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Ancien 25/10/2015, 10h25
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Ylith Ylith est déconnecté
Grand sage
 
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PS (dernier, promis) :Pour une lecture plus agréable je vous conseille de lire le texte dans une fenêtre étroite, un peu comme une page de livre, sinon c'est vraiment horrible...

Chapitre 1



Le lapin venait de s’arrêter, essoufflé. Entre deux buissons, l’enfant immobile fixait l’animal, prête à tirer. Elle n’était pas à l’aise avec un lance-pierre, mais elle espérait tout de même avoir la bête. Elle lâcha la pierre de sa main droite. Le projectile fusa, atteignant sa cible, les pattes du lapin s’agitèrent une dernière fois avant que toute vie ne quitte son corps.
À quelques mètres de sa proie, la fillette se leva en même temps que son père. Ils allèrent chercher le résultat de leur chasse. Ce lance-pierre était vraiment très puissant, et l’on pouvait utiliser de gros projectiles. C’était la première fois que son père le lui avait confié pour chasser. Elle comprenait maintenant pourquoi. Il lui avait souvent expliqué comment chasser et fabriquer des pièges ou un lance-pierre. Mais elle n’avait jamais fait la partie pratique jusque-là. La violence de l’impact, le sang et la vie quittant ce petit corps, tout cela prenait un sens effrayant lorsqu’on en était l’auteur. C’était une expérience de mauvais goût pour un enfant de dix cycles. Tout compte fait, elle ne voulait plus assister au dépeçage du lapin, elle avait vu assez de sang.
Ils regardèrent ensemble les dégâts causés par le lance-pierre. Tout en souriant, le père félicita sa fille :
— Joli tir, ma chérie ! Nous n’aurons pas besoin de lui dévisser la tête.
— Merci papa. J’ai hâte de le manger, maman cuisine très bien le lapin !
— C’est bien vrai, mon cœur, mais avant il faut le dépecer.
— Non merci, j’ai pas envie que ça me coupe l’appétit, grimaça Ylith, fais-le sans moi.
— Je m’en doutais fort bien, au moins tu auras appris à chasser le lapin. Aide-moi à le mettre dans de la toile.
Le père d’Ylith lui ébouriffa les cheveux, tout en se baissant. Ils enroulèrent la boule de poils dans un rectangle de tissu qu’ils accrochèrent à une branche d’arbre. L’homme posa la branche sur son épaule en la tenant d’une main, prenant celle de sa fille dans l’autre. Ils se mirent en route vers leur foyer, songeant au festin qui les attendait.
— Je me demande bien ce que Refr et Lagrin nous ont déniché comme gibier, lança le père.
— Ils chassent presque aussi bien que toi ! Je suis sûre qu’ils vont nous rapporter un sanglier, comme la dernière fois.
— Ne te méprends pas, l’avertit son père, souriant. La dernière fois, ils ont eu la chance de tomber sur un sanglier déjà blessé. Sans ça, ils seraient rentrés bredouilles !
Ils marchèrent une bonne partie du trajet en discutant de choses et d’autres, comme le font un père et son enfant. Ils entendirent, à mi-chemin de chez eux, plusieurs personnes marcher non loin. Perplexe, le père annonça à Ylith qu’il s’agissait sûrement de ses frères. Ylith put lire dans ses yeux que ce n’était pas ce qu’il pensait. Cela semblait même l’effrayer, mais elle ne pipa mot. Le silence qui s’était imposé dura jusqu’au retour. Le père était muet, visiblement perdu dans de sombres pensées. Ylith par contre était trop fière pour penser à autre chose que son butin.
La forêt commença à s’éclaircir. Les arbres se parsemaient, laissant filtrer un vent frais venu de l’est. Ils arrivèrent sur les plaines, juste en face d’une colline verdoyante. Les premières feuilles mortes du cycle commençaient à tapisser le sol.
— Nous voilà presque arrivés, encore quelques efforts et nous pourrons apprécier le bon repas que maman nous a préparé. Nous pourrons aussi voir ce que tes frères ont rapporté de la chasse, annonça le père avec peu d’entrain.
— Ils étaient pourtant derrière nous tout à l’heure, non ?
— En effet, on devra les attendre. Allez, rentrons !
Ils arrivèrent en haut de la colline, la chaumière se situait en contrebas. Elle n’était pas bien grande, elle ne possédait pas d’étages. Faite de bois et de chaux, elle était plutôt résistante, et une des pièces était en bois d’ombre, ce qui signifiait qu’elle était ancienne.
Le père d’Ylith lui avait une fois raconté que lorsque Meridion et le royaume des Longvivant étaient encore unis en tant qu’Aldor, tous les bâtiments étaient faits de bois d’ombre. Ce bois ne brûlait pas, et il était tout aussi résistant que la pierre. Cela remontait à plusieurs siècles, lui avait expliqué son père quand elle lui avait demandé pourquoi les murs étaient différents dans sa chambre.
La chaumière avait été refaite par les grands-parents paternels d’Ylith lorsqu’ils l’avaient découverte. La seule pièce qui n’avait pas été reconstruite était la chambre d’Ylith et de son frère jumeau. Les deux enfants avaient une peur féroce du feu, et leur famille en allumait un tous les soirs dans les autres chambres. La coutume voulait que chacun allume un brasier pour la nuit afin d’être protégé grâce au feu sacré de Dün. Ylith et son jumeau n’avaient jamais cru en ce dieu, leur peur était plus importante que les histoires et rites liés à Dün. Sacrées ou non, les flammes les effrayaient.
Lorsqu’ils atteignirent la chaumière, le soleil se dressait majestueusement au milieu d’un ciel bleu, dépourvu de nuages. Une odeur de viande cuite flottait, laissant présager un excellent repas. Ils contournèrent le domicile pour arriver devant une grande table de bois. Elle était recouverte d’une nappe rouge déteinte. Trois enfants étaient déjà assis autour de la table, les deux grands frères d’Ylith discutaient entre eux de techniques de chasse. Son frère jumeau se leva puis courut vers les arrivants, et leur sauta au cou :
— On vous attendait pour manger, vous en avez mis du temps ! s’exclama-t-il tout en croisant les bras d’un air mesquin.
— Regarde le lapin que j’ai eu frérot ! lança Ylith d’un ton jovial.
— Oui, on a mis plus de temps que prévu, mais on s’en est bien tirés, demain nous pourrons manger un bon gros lapin ! Allez vous assoir les enfants, je vais chercher maman et nous pourrons déguster le succulent repas qu’elle nous a fait. Au fait, maman est dans la cuisine, Arion ?
— Oui, elle vous attendait pour passer à table.
— D’accord, j’y vais de ce pas, et filez vous assoir, vous deux !
Le père s’en alla dans la chaumière et les deux enfants rejoignirent leurs frères. Ylith entendit son père dire qu’il aurait besoin de discuter avec sa mère après le déjeuner de « choses troublantes ». Ylith ne fit aucunement attention au ton que son père utilisa pour prononcer ces derniers mots. Elle préféra raconter ses exploits à ses frères. Unanimement, ils la remercièrent de leur avoir donné de quoi manger pour le repas suivant. Les aînés, déçus de leur chasse, leur apprirent qu’ils n’avaient pas vu un seul animal en forêt.
Une fois les parents revenus de la chaumière, le repas put commencer. Celui-ci, de coutume relativement calme, fut cette fois victime de la bonne humeur d’Ylith. Elle se vantait sans cesse de ses exploits, racontant avec force de détails chaque moment de la chasse. Son frère jumeau la taquina sur le fait qu’elle n’y serait jamais arrivée sans leur père, ce qui ne manqua pas de déclencher un fou rire général quand elle se vexa.

***

— Bonne nuit mes chéris !
Le père d’Ylith sortit de la chambre des jumeaux en fermant la porte derrière lui. Arion avait essayé d’entamer une discussion avec sa sœur, mais Ylith l’avertit qu’elle voulait dormir. Il accepta et lui tourna le dos. Ils s’enfoncèrent dans le sommeil et ils firent le même rêve.
Ils courraient en montagne, tous deux âgés d’environ dix cycles de plus. Ils fuyaient des hommes qui ne semblaient plus avoir d’âme. Ils étaient dans une forêt qui devait exister depuis la nuit des temps. De grands arbres au tronc foncé et lisse les surplombaient, leur imposant feuillage cachait le soleil. Une chaleur infernale chauffait leur peau.
Ils n’y prêtèrent aucunement attention, ils étaient entourés d’ombres. C’était ainsi qu’étaient appelés ces hommes à la peau noire comme le charbon. Ils regardaient les jumeaux avec appétit, ces derniers fondirent sur les ombres droit devant eux. Des flammes enrobaient l’arme d’Ylith qui tournoyait pour trancher des chairs.
La hache d’Arion se fraya un chemin entre les côtes d’un de leurs ennemis. Une fleur émergea de la blessure que venait d’infliger Arion. Il retira son arme non sans mal tandis qu’Ylith faisait de son mieux pour terrasser les ennemis qui arrivaient. Un ombre fonça dans la direction d’Arion, il se figea alors qu’il était sur le point de frapper Arion. Ylith ne comprenait pas ce qu’il se passait. Quand Ylith vit la lance plantée dans le dos de l’ombre et la jeune femme qui s’en approcha, son cœur fit un bond dans sa poitrine.
La scène était vraiment étrange aux yeux d’Ylith qui n’arrivait pas à en saisir le sens. En plus de cela, la chaleur qu’elle ressentait était infernale. C’était cette fois-ci Arion qui semblait ne pas comprendre ce qu’il se passait quand Ylith tomba à terre.
Un grand bruit réveilla Ylith. Elle avait marché en dormant, encore une fois. Elle se trouvait à l’extérieur de la chaumière qui brûlait.
La poutre principale venait de céder, la maison s’écroulait dans un nuage de fumée. Ylith réalisa ce qu’il se passait sous ses yeux. Une terreur indescriptible s’empara d’elle, les souvenirs de sa vie dans ce qui fut sa maison lui défilèrent dans son esprit. Pleurant à chaudes larmes, elle se recroquevilla devant le brasier, il était trop tard. À travers les flammes, elle vit s’éloigner des hommes à la peau sombre, comme dans son rêve. Elle n’eut guère le temps d’y songer alors que son corps, épuisé par la déflagration d’émotions, s’endormit.
Au réveil, le soleil d’été sortait de sa couche, les murs brûlaient encore, les flammes léchaient le bois d’ombre de sa chambre sans pour autant le consumer. Elle ne pouvait y accéder sans se brûler, elle appela alors chacun des membres de sa famille avec espoir, sans aucune réponse. Lorsque la poutre principale avait cédé, le toit et le plafond s’étaient écroulés dans toutes les pièces, même dans sa chambre.
Dans son esprit, la situation s’étala enfin complètement même si son instinct l’avait déjà convaincue avant qu’elle ne s’endorme. Comme si une seconde fois elle comprenait, mais cette fois-ci avec rationalité. Elle avait eu un espoir en se réveillant, avant d’ouvrir les yeux. Mais ce qu’elle avait vu la nuit n’avait pas été qu’un rêve. La vérité s’imposa à elle, même pleurer ne pouvait plus rien y faire. Ils étaient vraiment morts. Tout sauf les murs de sa chambre avait brûlé, mais ils s’étaient effondrés. Des cendres et des braises recouvraient le tout, rien n’était récupérable. Sa famille vivant en autarcie, loin, trop loin de la civilisation. Elle allait devoir se débrouiller toute seule pour survivre.
Ylith ne put rester plus longtemps, elle ne voulait pas s’infliger une douleur supplémentaire. Alors elle se dirigea vers la forêt, son instinct la commandait. Elle pourrait y trouver de quoi se nourrir.
Mais sans outils de chasse, il lui fallait se contenter de baies et fruits, jusqu’à ce qu’elle attrape un lapin. Elle devrait en dépecer un pour utiliser ses tendons qui lui serviraient à réaliser un lance-pierre, comme le lui avait expliqué son père.
La tâche serait dure, elle nécessiterait qu’elle reste immobile jusqu’à ce qu’une bête s’approche d’elle. C’était la seule technique qu’elle avait jamais mise en pratique jusqu’ici. Elle n’était même pas certaine d’arriver à se faire un lance-pierre, elle risquait de mal découper les tendons. Mais elle n’avait aucune contrainte, alors le temps était finalement sans importance.
Ylith commença à se faire une provision de fruits tout en étudiant les sentiers empruntés par les animaux. Une fois qu’elle eut choisi le sentier qui lui semblait le plus fréquenté, elle se mit à creuser la terre avec des pierres préalablement rassemblées. Une fois le trou assez profond, elle posa des branches pour le camoufler. Elle mit ensuite des pierres assez légères pour glisser dans l’ouverture avec la proie. Elles allaient servir à gêner son futur gibier dans ses mouvements pour s’échapper.
Elle se cacha entre deux buissons et se recouvrit de branches pour se cacher. Se doutant qu’aucun animal ne passerait par là avant un bon moment, elle retira les branches devant son visage et commença à manger une pomme. Lorsqu’elle eut fini, elle remit en place son camouflage et attendit.
Le soleil n’était pas encore rouge dans les trous du feuillage lorsqu’un lapin approcha. Il avait fait craquer quelques feuilles mortes sur son passage. Ylith se tendit lentement, prête à bondir sur son piège, elle coupa sa respiration. Il avançait prudemment, sentant une présence étrangère, il s’arrêta un instant non loin d’Ylith. Mais il continua tout de même son chemin. Il était à une longueur de bras du piège, Ylith était certaine qu’il allait tomber dedans.
Ce qui finit par arriver. Alors l’enfant sauta sur son piège au moment où les cailloux glissèrent dans le trou, empêchant sa proie de s’en sortir d’un bond. Elle attrapa le lapin apeuré à pleines mains au travers des cailloux, et dans un souffle de compassion rompit la nuque de l’animal.
Ylith découpa la peau du lapin mort avec un silex, sans émotion. Son instinct de survie dominait ses sentiments, elle avait l’esprit vide de pensées. Elle se sentait comme une loque, un corps sans âme, qui errait, mais cela n’importait pas, elle devait vivre.
L’enfant confectionna un lance-pierre avec du bois et les tendons de l’animal, elle avait exécuté l’opération sans se poser de questions. L’arme n’était pas idéale, mais elle allait suffire pour commencer. Elle était fière du résultat, elle avait réussi à la fabriquer du premier coup. Allumer un feu fut plus facile que ce qu’elle pensait, le bois qu’elle avait ramassé était sec, et ses silex ne firent pas des leurs.
Pour la première fois de sa vie, le feu ne l’inquiéta pas. Elle cuisit sa prise qu’elle découpa ensuite. Elle se sustenta d’un morceau et réserva les autres pour les repas à venir. Même si elle avait réussi à mettre ses émotions de côté, le contrecoup ne lui laissait pas de répit. Elle s’endormit devant les flammes, en rêvant de brasiers et d’hommes sombres.

Dernière modification de Ylith, 06/09/2017 à 08h53
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