Shakes & Fidget - France

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Ylith 24/10/2015 23h28

[RP SOLO]Chasseuse d'obscurs
 
Bonjour à tous !

Bientôt du nouveau, mon livre est presque fini, il est entièrement écrit, j'ai pu corriger (presque) toutes les fautes, il a été relu plusieurs fois et est encore en relecture par diverses personnes plus ou moins proches, j'ai eu des retours, j'ai retravaillé le texte de manière globale, mais aussi plus précisément sur certains points.

J'ai fait le choix de vous proposer les premiers chapitres comme ils sont dans le bouquin, donc pas aussi courts qu'ici et bien mieux travaillés. Le format n'est pas idéal sur ce forum, mais j'ai quand même envie de vous en faire part parce que j'apprécie beaucoup cette communauté, parce que si j'écris c'est surtout par envie et passion, parce que j'avais envie de partager avec vous mon travail et parce que je suis gentil ;)

Je ne mets pas toute l'histoire pour éviter d'éventuels problèmes avec un futur éditeur, même si je songe un peu à l'auto-édition.


Bonne lecture !

Ylith 24/10/2015 23h34

(je n'ai pas encore fait de version numérique de la carte, il va falloir se contenter de la version au crayon à papier)
https://img11.hostingpics.net/pics/305962carte2.png

L’eau, ressource le corps et l’âme,
Le feu, brûle au cœur des vivants,
L’air, sème la vie au gré des vents,
La terre, du monde est l’origine et la trame
L’équilibre, inhérent à toute existence, en est l’écorce.

L’Auditeur, de tous les sons est le percepteur,
Le Senteur, au nez de loup saisit toutes les odeurs,
L’Observateur, chaque détail par ses yeux peut voir,
Le Toucheur, de ses doigts ne naît pas l’or, mais le savoir,
Le Goûteur, son palais et sa langue sont toute sa force.


Ylith 25/10/2015 09h25

PS (dernier, promis) :Pour une lecture plus agréable je vous conseille de lire le texte dans une fenêtre étroite, un peu comme une page de livre, sinon c'est vraiment horrible...

Chapitre 1



Le lapin venait de s’arrêter, essoufflé. Entre deux buissons, l’enfant immobile fixait l’animal, prête à tirer. Elle n’était pas à l’aise avec un lance-pierre, mais elle espérait tout de même avoir la bête. Elle lâcha la pierre de sa main droite. Le projectile fusa, atteignant sa cible, les pattes du lapin s’agitèrent une dernière fois avant que toute vie ne quitte son corps.
À quelques mètres de sa proie, la fillette se leva en même temps que son père. Ils allèrent chercher le résultat de leur chasse. Ce lance-pierre était vraiment très puissant, et l’on pouvait utiliser de gros projectiles. C’était la première fois que son père le lui avait confié pour chasser. Elle comprenait maintenant pourquoi. Il lui avait souvent expliqué comment chasser et fabriquer des pièges ou un lance-pierre. Mais elle n’avait jamais fait la partie pratique jusque-là. La violence de l’impact, le sang et la vie quittant ce petit corps, tout cela prenait un sens effrayant lorsqu’on en était l’auteur. C’était une expérience de mauvais goût pour un enfant de dix cycles. Tout compte fait, elle ne voulait plus assister au dépeçage du lapin, elle avait vu assez de sang.
Ils regardèrent ensemble les dégâts causés par le lance-pierre. Tout en souriant, le père félicita sa fille :
— Joli tir, ma chérie ! Nous n’aurons pas besoin de lui dévisser la tête.
— Merci papa. J’ai hâte de le manger, maman cuisine très bien le lapin !
— C’est bien vrai, mon cœur, mais avant il faut le dépecer.
— Non merci, j’ai pas envie que ça me coupe l’appétit, grimaça Ylith, fais-le sans moi.
— Je m’en doutais fort bien, au moins tu auras appris à chasser le lapin. Aide-moi à le mettre dans de la toile.
Le père d’Ylith lui ébouriffa les cheveux, tout en se baissant. Ils enroulèrent la boule de poils dans un rectangle de tissu qu’ils accrochèrent à une branche d’arbre. L’homme posa la branche sur son épaule en la tenant d’une main, prenant celle de sa fille dans l’autre. Ils se mirent en route vers leur foyer, songeant au festin qui les attendait.
— Je me demande bien ce que Refr et Lagrin nous ont déniché comme gibier, lança le père.
— Ils chassent presque aussi bien que toi ! Je suis sûre qu’ils vont nous rapporter un sanglier, comme la dernière fois.
— Ne te méprends pas, l’avertit son père, souriant. La dernière fois, ils ont eu la chance de tomber sur un sanglier déjà blessé. Sans ça, ils seraient rentrés bredouilles !
Ils marchèrent une bonne partie du trajet en discutant de choses et d’autres, comme le font un père et son enfant. Ils entendirent, à mi-chemin de chez eux, plusieurs personnes marcher non loin. Perplexe, le père annonça à Ylith qu’il s’agissait sûrement de ses frères. Ylith put lire dans ses yeux que ce n’était pas ce qu’il pensait. Cela semblait même l’effrayer, mais elle ne pipa mot. Le silence qui s’était imposé dura jusqu’au retour. Le père était muet, visiblement perdu dans de sombres pensées. Ylith par contre était trop fière pour penser à autre chose que son butin.
La forêt commença à s’éclaircir. Les arbres se parsemaient, laissant filtrer un vent frais venu de l’est. Ils arrivèrent sur les plaines, juste en face d’une colline verdoyante. Les premières feuilles mortes du cycle commençaient à tapisser le sol.
— Nous voilà presque arrivés, encore quelques efforts et nous pourrons apprécier le bon repas que maman nous a préparé. Nous pourrons aussi voir ce que tes frères ont rapporté de la chasse, annonça le père avec peu d’entrain.
— Ils étaient pourtant derrière nous tout à l’heure, non ?
— En effet, on devra les attendre. Allez, rentrons !
Ils arrivèrent en haut de la colline, la chaumière se situait en contrebas. Elle n’était pas bien grande, elle ne possédait pas d’étages. Faite de bois et de chaux, elle était plutôt résistante, et une des pièces était en bois d’ombre, ce qui signifiait qu’elle était ancienne.
Le père d’Ylith lui avait une fois raconté que lorsque Meridion et le royaume des Longvivant étaient encore unis en tant qu’Aldor, tous les bâtiments étaient faits de bois d’ombre. Ce bois ne brûlait pas, et il était tout aussi résistant que la pierre. Cela remontait à plusieurs siècles, lui avait expliqué son père quand elle lui avait demandé pourquoi les murs étaient différents dans sa chambre.
La chaumière avait été refaite par les grands-parents paternels d’Ylith lorsqu’ils l’avaient découverte. La seule pièce qui n’avait pas été reconstruite était la chambre d’Ylith et de son frère jumeau. Les deux enfants avaient une peur féroce du feu, et leur famille en allumait un tous les soirs dans les autres chambres. La coutume voulait que chacun allume un brasier pour la nuit afin d’être protégé grâce au feu sacré de Dün. Ylith et son jumeau n’avaient jamais cru en ce dieu, leur peur était plus importante que les histoires et rites liés à Dün. Sacrées ou non, les flammes les effrayaient.
Lorsqu’ils atteignirent la chaumière, le soleil se dressait majestueusement au milieu d’un ciel bleu, dépourvu de nuages. Une odeur de viande cuite flottait, laissant présager un excellent repas. Ils contournèrent le domicile pour arriver devant une grande table de bois. Elle était recouverte d’une nappe rouge déteinte. Trois enfants étaient déjà assis autour de la table, les deux grands frères d’Ylith discutaient entre eux de techniques de chasse. Son frère jumeau se leva puis courut vers les arrivants, et leur sauta au cou :
— On vous attendait pour manger, vous en avez mis du temps ! s’exclama-t-il tout en croisant les bras d’un air mesquin.
— Regarde le lapin que j’ai eu frérot ! lança Ylith d’un ton jovial.
— Oui, on a mis plus de temps que prévu, mais on s’en est bien tirés, demain nous pourrons manger un bon gros lapin ! Allez vous assoir les enfants, je vais chercher maman et nous pourrons déguster le succulent repas qu’elle nous a fait. Au fait, maman est dans la cuisine, Arion ?
— Oui, elle vous attendait pour passer à table.
— D’accord, j’y vais de ce pas, et filez vous assoir, vous deux !
Le père s’en alla dans la chaumière et les deux enfants rejoignirent leurs frères. Ylith entendit son père dire qu’il aurait besoin de discuter avec sa mère après le déjeuner de « choses troublantes ». Ylith ne fit aucunement attention au ton que son père utilisa pour prononcer ces derniers mots. Elle préféra raconter ses exploits à ses frères. Unanimement, ils la remercièrent de leur avoir donné de quoi manger pour le repas suivant. Les aînés, déçus de leur chasse, leur apprirent qu’ils n’avaient pas vu un seul animal en forêt.
Une fois les parents revenus de la chaumière, le repas put commencer. Celui-ci, de coutume relativement calme, fut cette fois victime de la bonne humeur d’Ylith. Elle se vantait sans cesse de ses exploits, racontant avec force de détails chaque moment de la chasse. Son frère jumeau la taquina sur le fait qu’elle n’y serait jamais arrivée sans leur père, ce qui ne manqua pas de déclencher un fou rire général quand elle se vexa.

***

— Bonne nuit mes chéris !
Le père d’Ylith sortit de la chambre des jumeaux en fermant la porte derrière lui. Arion avait essayé d’entamer une discussion avec sa sœur, mais Ylith l’avertit qu’elle voulait dormir. Il accepta et lui tourna le dos. Ils s’enfoncèrent dans le sommeil et ils firent le même rêve.
Ils courraient en montagne, tous deux âgés d’environ dix cycles de plus. Ils fuyaient des hommes qui ne semblaient plus avoir d’âme. Ils étaient dans une forêt qui devait exister depuis la nuit des temps. De grands arbres au tronc foncé et lisse les surplombaient, leur imposant feuillage cachait le soleil. Une chaleur infernale chauffait leur peau.
Ils n’y prêtèrent aucunement attention, ils étaient entourés d’ombres. C’était ainsi qu’étaient appelés ces hommes à la peau noire comme le charbon. Ils regardaient les jumeaux avec appétit, ces derniers fondirent sur les ombres droit devant eux. Des flammes enrobaient l’arme d’Ylith qui tournoyait pour trancher des chairs.
La hache d’Arion se fraya un chemin entre les côtes d’un de leurs ennemis. Une fleur émergea de la blessure que venait d’infliger Arion. Il retira son arme non sans mal tandis qu’Ylith faisait de son mieux pour terrasser les ennemis qui arrivaient. Un ombre fonça dans la direction d’Arion, il se figea alors qu’il était sur le point de frapper Arion. Ylith ne comprenait pas ce qu’il se passait. Quand Ylith vit la lance plantée dans le dos de l’ombre et la jeune femme qui s’en approcha, son cœur fit un bond dans sa poitrine.
La scène était vraiment étrange aux yeux d’Ylith qui n’arrivait pas à en saisir le sens. En plus de cela, la chaleur qu’elle ressentait était infernale. C’était cette fois-ci Arion qui semblait ne pas comprendre ce qu’il se passait quand Ylith tomba à terre.
Un grand bruit réveilla Ylith. Elle avait marché en dormant, encore une fois. Elle se trouvait à l’extérieur de la chaumière qui brûlait.
La poutre principale venait de céder, la maison s’écroulait dans un nuage de fumée. Ylith réalisa ce qu’il se passait sous ses yeux. Une terreur indescriptible s’empara d’elle, les souvenirs de sa vie dans ce qui fut sa maison lui défilèrent dans son esprit. Pleurant à chaudes larmes, elle se recroquevilla devant le brasier, il était trop tard. À travers les flammes, elle vit s’éloigner des hommes à la peau sombre, comme dans son rêve. Elle n’eut guère le temps d’y songer alors que son corps, épuisé par la déflagration d’émotions, s’endormit.
Au réveil, le soleil d’été sortait de sa couche, les murs brûlaient encore, les flammes léchaient le bois d’ombre de sa chambre sans pour autant le consumer. Elle ne pouvait y accéder sans se brûler, elle appela alors chacun des membres de sa famille avec espoir, sans aucune réponse. Lorsque la poutre principale avait cédé, le toit et le plafond s’étaient écroulés dans toutes les pièces, même dans sa chambre.
Dans son esprit, la situation s’étala enfin complètement même si son instinct l’avait déjà convaincue avant qu’elle ne s’endorme. Comme si une seconde fois elle comprenait, mais cette fois-ci avec rationalité. Elle avait eu un espoir en se réveillant, avant d’ouvrir les yeux. Mais ce qu’elle avait vu la nuit n’avait pas été qu’un rêve. La vérité s’imposa à elle, même pleurer ne pouvait plus rien y faire. Ils étaient vraiment morts. Tout sauf les murs de sa chambre avait brûlé, mais ils s’étaient effondrés. Des cendres et des braises recouvraient le tout, rien n’était récupérable. Sa famille vivant en autarcie, loin, trop loin de la civilisation. Elle allait devoir se débrouiller toute seule pour survivre.
Ylith ne put rester plus longtemps, elle ne voulait pas s’infliger une douleur supplémentaire. Alors elle se dirigea vers la forêt, son instinct la commandait. Elle pourrait y trouver de quoi se nourrir.
Mais sans outils de chasse, il lui fallait se contenter de baies et fruits, jusqu’à ce qu’elle attrape un lapin. Elle devrait en dépecer un pour utiliser ses tendons qui lui serviraient à réaliser un lance-pierre, comme le lui avait expliqué son père.
La tâche serait dure, elle nécessiterait qu’elle reste immobile jusqu’à ce qu’une bête s’approche d’elle. C’était la seule technique qu’elle avait jamais mise en pratique jusqu’ici. Elle n’était même pas certaine d’arriver à se faire un lance-pierre, elle risquait de mal découper les tendons. Mais elle n’avait aucune contrainte, alors le temps était finalement sans importance.
Ylith commença à se faire une provision de fruits tout en étudiant les sentiers empruntés par les animaux. Une fois qu’elle eut choisi le sentier qui lui semblait le plus fréquenté, elle se mit à creuser la terre avec des pierres préalablement rassemblées. Une fois le trou assez profond, elle posa des branches pour le camoufler. Elle mit ensuite des pierres assez légères pour glisser dans l’ouverture avec la proie. Elles allaient servir à gêner son futur gibier dans ses mouvements pour s’échapper.
Elle se cacha entre deux buissons et se recouvrit de branches pour se cacher. Se doutant qu’aucun animal ne passerait par là avant un bon moment, elle retira les branches devant son visage et commença à manger une pomme. Lorsqu’elle eut fini, elle remit en place son camouflage et attendit.
Le soleil n’était pas encore rouge dans les trous du feuillage lorsqu’un lapin approcha. Il avait fait craquer quelques feuilles mortes sur son passage. Ylith se tendit lentement, prête à bondir sur son piège, elle coupa sa respiration. Il avançait prudemment, sentant une présence étrangère, il s’arrêta un instant non loin d’Ylith. Mais il continua tout de même son chemin. Il était à une longueur de bras du piège, Ylith était certaine qu’il allait tomber dedans.
Ce qui finit par arriver. Alors l’enfant sauta sur son piège au moment où les cailloux glissèrent dans le trou, empêchant sa proie de s’en sortir d’un bond. Elle attrapa le lapin apeuré à pleines mains au travers des cailloux, et dans un souffle de compassion rompit la nuque de l’animal.
Ylith découpa la peau du lapin mort avec un silex, sans émotion. Son instinct de survie dominait ses sentiments, elle avait l’esprit vide de pensées. Elle se sentait comme une loque, un corps sans âme, qui errait, mais cela n’importait pas, elle devait vivre.
L’enfant confectionna un lance-pierre avec du bois et les tendons de l’animal, elle avait exécuté l’opération sans se poser de questions. L’arme n’était pas idéale, mais elle allait suffire pour commencer. Elle était fière du résultat, elle avait réussi à la fabriquer du premier coup. Allumer un feu fut plus facile que ce qu’elle pensait, le bois qu’elle avait ramassé était sec, et ses silex ne firent pas des leurs.
Pour la première fois de sa vie, le feu ne l’inquiéta pas. Elle cuisit sa prise qu’elle découpa ensuite. Elle se sustenta d’un morceau et réserva les autres pour les repas à venir. Même si elle avait réussi à mettre ses émotions de côté, le contrecoup ne lui laissait pas de répit. Elle s’endormit devant les flammes, en rêvant de brasiers et d’hommes sombres.

Ylith 26/10/2015 09h59

Chapitre 2




Ylith était entourée des arbres les plus grands qu’elle n’avait jamais vus. Leurs racines ressortaient du sol de plusieurs pieds, recouvertes d’une mousse glissante. Les troncs étaient immen-sément longs et le feuillage lui semblait inatteignable. Il faisait sombre, seuls quelques rais de lumière étaient parvenus à se frayer un chemin dans l’épais feuillage.
Elle entendit des murmures s’élever autour d’elle. Elle s’arrêta net. Oui, c’était bien des voix humaines. Mais ses der-niers souvenirs ne lui rappelaient pas que des hommes pussent avoir une voix si douce, si claire. Son père et ses frères avaient une voix rauque. Elle fit quelques pas en avant et sentit une présence dans son dos. Elle se retourna et vit un homme brun aux oreilles pointues, le teint pâle.
Il se rapprocha de l’enfant figée. Cela faisait quelques lunes qu’elle n’avait pas eu de contact avec un autre humain, elle gro-gna pour tenter d’éloigner ce qu’elle considérait comme une me-nace. Quelqu’un lui plaqua les bras dans le dos, et le coup qu’elle prit sur la tête l’assomma.
Lorsqu’Ylith ouvrit les yeux, elle était dans un état où elle n’était pas tout à fait consciente. Elle se tournait et retournait dans tous les sens dans son lit, la douleur lui martelait le crâne. Elle revint à elle en se rappelant que son lit était parti en fumée. Elle se leva et tomba à terre aussitôt, elle avait l’impression d’avoir l’arrière du crâne à vif. Elle passa une main dans ses cheveux et fit une grimace de dégoût en sentant la bosse sous ses doigts. Elle se releva lentement, son corps était fatigué par le rythme que lui imposait sa nouvelle vie.
Elle se rappelait avoir suivi une rivière avant d’avoir vu au loin un homme étrange. Lorsqu’il l’avait vue à son tour, il s’était mis à courir à toute allure. Elle l’avait poursuivi jusqu’à perdre sa trace et s’était retrouvée parmi les arbres géants.
Ses muscles se raidirent lorsque ce même homme rentra dans la pièce circulaire. Elle mit ses bras en position d’attaque devant elle. Elle les baissa aussitôt en voyant qu’il lui avait apporté du pain et une soupe chaude. Son ventre émit un long gargouillis et ses yeux se remplirent de larmes, elle avait oublié le goût de la nourriture cuisinée. L’homme posa le tout sur une petite table à côté du lit et prit Ylith dans ses bras pour la porter à l’intérieur des draps. L’enfant entama la soupe alors que l’homme s’excusa :
— Avant toute chose, je suis désolé de ce que l’on t’a fait. Nous voulions éviter tout danger. Comment t’appelles-tu, mon enfant ?
— Ylith, répondit l’intéressée, entre deux cuillerées de soupe.
— Tu as un joli nom ! Moi c’est Strif. D’où viens-tu, et que fais-tu toute seule dans la forêt d’Ayfest ?
Ylith trembla en entendant le nom de la forêt, elle se souvint que des hommes y vivaient en toute indépendance. Son père lui avait une fois raconté que ces derniers étaient nommés les elfes. Penser à son père lui rappela de mauvais souvenirs, trop mau-vais, elle ne devait pas y penser.
L’homme regarda Ylith avec anxiété. Les émotions d’Ylith prirent le dessus, son instinct de survie s’était dissipé au contact de l’homme. Elle ne pouvait pas tout garder pour elle. L’enfant tenta de répondre aux questions dudit Strif, mais les sanglots ne lui facilitaient pas la tâche :
— J’habitais à côté de la forêt dans le royaume Longvivant. Ma maison a brûlé, ma famille est morte brûlée par les hommes noirs. Je chasse et je cueille des fruits depuis que c’est arrivé.
— Les cheminées n’étaient pas en pierres ni en bois d’ombre chez toi ?
— Si, elles l’étaient.
— Je te conseille de te rendormir après avoir fini de manger, une longue soirée t’attend, je viendrais te chercher plus tard.
L’homme était parti sans un mot de plus, Ylith avait entrevu une certaine forme de gêne dans sa manière de parler, et surtout de la colère. Mais elle l’avait presque ignoré, elle était obnubilée par la soupe, si bien qu’elle n’avait pas remarqué qu’il était parti de la pièce. Après avoir fini son repas, Ylith suivit le conseil de l’homme et s’endormit.
Le sommeil avait été réparateur, c’était comme si elle n’avait fermé les yeux qu’un instant. Elle se sentait moins faible lorsque l’homme la réveilla en posant une main sur son bras. Il lui donna des vêtements propres, les siens étaient des haillons. Il la laissa s’habiller en se retournant afin qu’elle ne soit pas gênée, puis ils sortirent de la pièce sans un mot.
Ylith resta quelques instants bouche bée, la pièce où elle avait dormi était à l’intérieur d’un arbre. Elle venait de sortir d’une cabane intégrée à l’arbre et dépassant de celui-ci en faisant le tour. Là où elle se situait semblait être un des étages les plus bas de l’habitation. Devant elle se situait une gigantesque clai-rière, elle y voyait des cultures, des élevages, mais aussi un arbre à peu près au milieu de l’étendue éclairée par le soleil. Au pied de cet arbre était construite une extension où entraient de nom-breuses personnes. Le soleil était encore au-dessus des arbres, mais il commençait à se cacher derrière leur cime.
Ylith se reprit et partit à la suite de l’homme. Ils se dirigèrent vers l’extension de l’arbre solitaire sous les regards interrogateurs des autres habitants de la forêt. Ils étaient visiblement les der-niers à vouloir y entrer, personne ne semblait avoir pris leur suite. Une chaleur amicale accompagnée d’une odeur de bière se dégageait de la pièce par la porte grande ouverte.
Le brouhaha se tut lorsque les deux nouveaux arrivants re-fermèrent la porte derrière eux. Ils passèrent entre deux grandes tables entourées de personnes en train de finir une conversation à voix basse. Presque tous adressèrent leurs salutations à Strif et des regards interrogateurs en direction d’Ylith. Ils s’arrêtèrent sur une estrade au fond de la pièce. Strif tendit ses bras sur les côtés puis tapa dans ses mains devant lui en direction de la porte d’entrée. Il émit un raclement de gorge et commença :
— Bonsoir à tous, la voilà réveillée, la petite Ylith est prête à livrer son témoignage à propos des ombres. Elle aussi a été vic-time de ces monstres. Écoutez bien son récit et prenez cons-cience de la gravité des faits qui surviennent en ce moment en Aldor.
Puis, s’adressant à l’enfant :
— Ma petite, raconte-nous toute ton histoire avec le plus de détails possible, dit-il en se baissant pour être à sa hauteur.
Strif s’écarta et lui laissa sa place au-devant de l’estrade. La jeune fille intimidée commença à raconter son histoire d’une voix faible avant que Strif ne l’encourage à hausser le ton. Elle continua, livrant un récit encore enfantin parsemé de sanglots, en passant de sa chasse au lapin, à son réveil devant la maison en feu, devant une foule émue. Lorsqu’elle eut fini, un homme cria :
— C’est impossible, il faut faire quelque chose ! Ces monstres brûlent des chaumières en bois normal en Meridion, puis ils s’attaquent maintenant au royaume des Longvivant, le tout en traversant notre forêt ! Ils vont finir par nous envahir si ça con-tinue, il faut que les royaumes se rassemblent !
La salle vibra sous les voix tonitruantes, exprimant une forte colère, mais aussi beaucoup de peur. Strif mit une main sur l’épaule de la fillette qui s’était mise en retrait et clama :
— Du calme ! Mes amis, je pars dès maintenant en Meridion avec deux membres du conseil. Nous ferons comme nous avions convenu si les choses ne s’amélioraient pas. Les trois autres par-tiront au royaume des Longvivant, les chefs de famille restants décideront du nouveau conseil en notre absence. J’emmène la petite Ylith pour qu’elle puisse parler de son histoire. Elle nous permettra peut-être de rallier à une cause commune ce tyran qui gouverne Meridion. Habitants d’Ayfest, rentrez chez vous pen-dant que l’on prépare notre départ. On peut espérer revenir d’ici une lune. J’espère vous revoir bientôt.
Et la salle se vida, étonnamment vite. Tout le monde avait récupéré sa chope, ne laissant que des rondins de bois éparpillés dans toute la pièce. Strif les rangea sous les tables, aidé par Ylith qui s’était portée volontaire sans un mot.
Elle poussait les rondins tant bien que mal. Ils étaient vrai-ment lourds, mais elle faisait de son mieux, si bien qu’elle était épuisée. Strif s’arrêta un moment et regarda Ylith dans les yeux. Il s’était enfermé dans un mutisme dès le départ des autres et il le rompit à cet instant :
— Je suis désolé de t’impliquer dans tout ça. Tu as le droit de refuser, je n’aurais pas dû te considérer comme prête à me suivre.
— C’est pas grave, je n’ai plus de chez-moi. Puis je préfère ça, c’est mieux que quand j’étais toute seule.
— Mais tu n’as pas à être impliquée dans tout ça, tu devrais plutôt mener une vie normale ici.
— Non, je ne pourrais pas recommencer une vie normale. Puis j’ai envie de faire ce que je peux. Je veux pas que ça arrive à d’autres personnes.
— Tu as l’air d’y avoir un peu réfléchi, dis-moi.
— Oui, pendant que tu disais rien, je me suis dit que de toute façon je préférais te suivre. Tu es gentil et si je reste avec toi je voyagerais. J’ai envie de voyager.
— Mais tu seras peut-être en danger, je ne peux pas…
— Non, j’ai choisi, coupa-t-elle, de toute façon, il ne m’arrivera rien, hein ?
— Eh bien, tu as l’air sûre de toi ! Je te protégerais, ne t’en fais pas. Nous ne devrions pas avoir trop de soucis si nous ve-nons pour des négociations concernant un ennemi commun. T’avoir avec nous sera une aide des plus précieuses, ton témoi-gnage sera une preuve pour le roi de Meridion que les ombres ne sont plus à négliger, d’autant plus qu’une alliance des deux royaumes serait la meilleure solution.
— Il est si bête que ça ce roi ?
— Oui, malheureusement. Mais n’en parlons plus pour le moment, nous allons devoir préparer des affaires pour notre dé-part, nous partirons cette nuit.
Il rangea un dernier rondin puis s’avança vers Ylith et lui prit la main. Ils sortirent de la salle et marchèrent sous les premières étoiles de la nuit pour rentrer chez Strif.

***

Deux petites roulottes éclairées par des torches fixées au-dessus de la place du conducteur avaient été préparées pour le voyage. Strif lui expliqua qu’ils ne partaient pas faire du com-merce, et qu’ils n’en faisaient jamais à l’extérieur de leur com-munauté de toute façon. Ils n’avaient donc pas besoin de rou-lottes volumineuses.
Après avoir présenté leurs deux compagnons de route Hott et Almer à Ylith, ils discutèrent du trajet. Strif estimait le voyage à dix jours, pour atteindre Meridina, la capitale de Meridion, ce-pendant Hott démentit son hypothèse en arguant que la capitale n’était qu’à sept jours. Il était originaire de celle-ci et il avait mis ce temps-là pour rejoindre le Peuple, dans forêt d’Ayfest. Ylith comprit plus tard qu’il s’agissait du nom qu’ils utilisaient pour parler des habitants de la forêt.
Ils décidèrent de ne pas trop se presser, que prendre la route en ligne droite jusqu’à un chemin une fois sortis de la forêt était la solution la plus simple. Selon Strif, ils n’utilisaient que rare-ment le chemin qu’ils allaient emprunter. Ils devaient donc faire attention au rythme qu’ils allaient imposer à leurs chevaux afin d’éviter qu’ils ne se blessent.
Les attelages se mirent en route et rentrèrent dans le bois, ils traversèrent après un moment des remparts de la taille de deux hommes grands comme Strif. Le feuillage s’épaissit au-dessus du groupe, les privant totalement de la lumière de la grande lune bleue. Elle faisait passer le soleil pour un grain de sable dans le ciel lorsqu’elle était visible de jour. Les nuits de pleine lune, un bleu intense éclairait le ciel et les plaines si bien que l’on pouvait se passer de torche pour éclairer son chemin, ce qui n’était pas le cas des attelages. Ils avançaient à faible allure, permettant à Ylith de ne pas trop sentir les cahots.
Ylith se réveilla à l’aube, Strif avait préparé une couchette à son intention à l’arrière de sa roulotte et elle n’avait pas hésité un instant à s’y installer. L’elfe était le seul qui n’avait pas dormi de la nuit, car il avait guidé leur groupe. Hott et Almer s’étaient relayés, par contre il aurait fallu une autre personne dans la même roulotte que Strif et Ylith, ou bien qu’ils mettent en place une organisation compliquée. Strif avait jugé inutile de perdre du temps à chercher qui allait conduire quelle roulotte, et quand. Malgré la nuit passée à conduire, Strif semblait pourtant en pleine forme lorsque l’enfant s’assit à côté de lui :
— Bonjour Strif ! dit-elle d’un air jovial.
— Bonjour ma petite, tu m’as l’air plus en forme qu’hier ! Tu sais, tu peux rester à l’intérieur si tu veux, c’est bien plus confor-table, et ici on s’ennuie.
— Non, je préfère rester ici, c’est plus ennuyant toute seule dedans qu’avec toi ! Tu dors jamais ?
— Et bien, étant le chef du conseil du Peuple, je me dois de montrer l’exemple et de rester vigilant quoi qu’il arrive. Puis cette roulotte est la seule ou il n’y a qu’une personne pour la conduire !
— Dis, Strif ? questionna Ylith.
— Qu’y a-t-il ?
— Tu as laissé ta famille là-bas sans leur dire au revoir ? Et c’est quoi le Peuple, pourquoi vous vivez dans la forêt et pour-quoi vous avez les oreilles pointues ?
— Eh bien, nos oreilles sont pointues, car depuis des généra-tions nous vivons et chassons dans le noir de la forêt, et l’ouïe nous est fort utile lorsque les arbres nous cachent le soleil, cela nous permet sûrement de mieux entendre. On nous appelle
elfes à tort, nous ne sommes que des hommes. Je te raconte-rai pourquoi ce soir devant le feu de camp.
Puis, en se raidissant, il reprit :
— Je n’ai pas de famille, j’étais le seul fils et mes parents ont été enterrés le cycle dernier. J’avais une femme... En tout cas, je suis encore jeune pour quelqu’un qui a hérité du rôle de chef du conseil, ça me demande beaucoup de temps pour m’y faire. Et toi tu n’as pas vu de joli garçon hier ?
— Non, y avait que des vieux !
Strif partit dans un fou rire suivi d’Ylith. Toute la journée, elle posa des questions à Strif sur tous les sujets qui lui passaient par la tête, et l’heure du feu de camp arriva assez tôt pour éviter que le ventre d’Ylith ne gronde trop. Strif arrêta net ses chevaux, deux bais aussi hauts que lui au garrot. Il descendit de la rou-lotte d’un bond et prévint le cortège qu’ils s’arrêtaient pour la nuit en faisant de grands signes. Ils se situaient encore dans la forêt, cependant les arbres étaient déjà bien petits en comparai-son des cimes géantes que l’on trouvait en plein cœur d’Ayfest.
Les roulottes s’étaient positionnées autour de l’emplacement qui allait bientôt être un feu de camp. L’ambiance était joviale en comparaison de ce à quoi s’attendait Ylith, au vu des réac-tions de la veille. Elle restait pourtant à l’écart, assise sur le banc conducteur de la roulotte de Strif. Ce dernier sortit une carte d’une poche à sa ceinture prévue à cet effet pour la dérouler et montrer leur position aux autres. Ils sourirent, heureux de se rendre compte que le voyage n’allait pas être long, comme l’avait dit Hott la veille.
Strif invita Ylith à se rapprocher du feu pour manger avec eux. Elle le fit de bon cœur et se joignit à l’homme et ses deux compagnons pour manger la même soupe qui l’avait accueillie chez le Peuple. Elle l’avala d’une traite et en reprit. Elle eut plus de mal à finir le second bol de soupe, mais n’en fut pas moins heureuse. Strif s’adressa alors à elle, et les autres conseillers se turent, l’air solennel :
— Avant d’aller te coucher, je vais t’expliquer pourquoi on se nomme le Peuple. Autrefois, c’était il y a plus d’une centaine de cycles, Meridion et le royaume des Longvivant n’étaient qu’un seul et même royaume. Il était gouverné par les Meridien. Lors-que Thalos premier du nom, un roi avide de pouvoir, autorisa l’esclavage, il ordonna que tout homme, femme et enfant n’ayant pas une once de sang noble soit tatoué d’un « M » sur la joue. Cela permettait de les identifier facilement et les empêcher d’être indépendants d’un maître.
— Mais personne n’a rien fait ?
— Au début beaucoup s’y opposèrent, mais son armée était bien trop puissante pour de simples paysans, les soldats n’avaient d’autres choix que d’obéir ou de finir aux cachots ou pendus. Alors ceux qui sont devenus des esclaves se laissèrent faire pour la plupart quand ils avaient compris qu’ils allaient se faire tuer. Et les lois se durcissaient chaque lune de plus en plus. Alors un jour, un groupe de rebelles partit se cacher dans la forêt Ayfest, pour ne pas se faire attraper par les troupes du roi. Ils étaient accompagnés de gardes ayant quitté leur poste sans se faire attraper. Beaucoup ne pouvaient supporter l’idée de devoir abattre un frère ou un ami s’il refusait la condition d’esclave.
— C’est après ça qu’il y a eu la Grande Rébellion ? Mon père m’en a parlé quelques fois.
— Oui, une rébellion éclata au cœur du royaume lorsque le frère du roi annonça que le roi avait tué leur père, l’ancien roi. Une partie des nobles en était secrètement persuadée et cela avait suffi à allumer le feu de la rébellion. Tu connais certaine-ment le reste de l’histoire, une moitié des nobles étaient contre ce roi et sa folie, et ils se sont révoltés, réfugiés au sud dans les terres les plus éloignées de la famille royale. Le royaume des Longvivant a été ainsi créé grâce au frère du roi, et le roi Thalos Meridien donna un nom ressemblant à celui de sa lignée à son royaume. Depuis, de nombreuses guerres civiles et entre les royaumes se sont déroulées, et Meridina, la capitale du royaume a dû être rebâtie. Encore maintenant certains fuient Meridion, mais c’est rare, le plus souvent, nous venons du royaume des Longvivant, car la vie loin de la monnaie et des privilèges de la noblesse en attire plus d’un.
— Le frère du roi s’appelait Longvivant ?
— Non, il a juste baptisé le nouveau royaume avec ce nom pour assurer longue vie à ses habitants.
— Et pourquoi on vous appelle les elfes ?
— À vrai dire, je n’en sais rien peut-être parce qu’il y en a dans cette forêt, mais nous n’avons rien à voir avec les elfes !
— C’est vrai ? Je peux en voir ? répondit Ylith en regardant autour d’elle.
— Pas encore, ils ne se montrent que la nuit dans cette forêt. Si j’en vois pendant mon tour de garde, je te réveillerais.
— Pourquoi je n’en ai pas vu quand on est partis ?
— Il était déjà trop tard, ils ne se montrent qu’à un certain moment de la nuit.
Les compagnons partirent se coucher après avoir rangé et nettoyé leurs bols en bois, Hott et Almer souhaitèrent bonne nuit à Ylith en la nommant « petite elfe ». Ylith avait la tête pleine d’images de personnes affamées, de rois fous et d’elfes lorsqu’elle s’endormit. Elle n’avait pas tout retenu de ce qu’avait dit Strif, mais le plus important promettait de rester gravé dans sa mémoire.
Ylith émergea de son court sommeil lorsqu’elle entendit Strif chuchoter son nom. En ouvrant les yeux, elle le découvrit qui lui faisait signe de sortir de la roulotte. Elle obéit, encore dans ses rêves. Sa fatigue s’envola vite lorsqu’elle aperçut les lumières vertes qui clignotaient dans les arbres, elle en demeura émerveil-lée. Strif, amusé par son attitude, lui chuchota à l’oreille :
— Un vrai elfe c’est ça ! Un être sylvain d’une taille si petite que leur lumière rend impossible à distinguer leur corps. Le Peuple n’aime pas être nommé ainsi, car c’est nous donner une nature que l’on ne possède pas, pourtant on doit s’y faire. Je te laisse admirer, je vais réveiller Hott pour son tour de garde avant de me coucher. Bonne nuit petite elfe.
Ylith demeura bouche bée plusieurs minutes, mais le spec-tacle ne dura pas et elle repartit dormir dans la roulotte.

***

Elle se trouvait devant sa maison en feu, des ombres rôdaient autour du brasier. Ils la narguaient, et Dün lui apparut sous forme d’être de flammes, ricanant et donnant du pouvoir aux ombres. La poutre principale céda.
Ylith se réveilla en sursaut, la roulotte avait dû heurter une grosse racine ou un arbuste tandis qu’elle s’était assoupie. Le temps qu’elle émerge totalement du sommeil, la roulotte s’était arrêtée, on se situait à la lisière de la forêt, côté Meridion. Ils avaient bien voyagé pendant son sommeil, Ylith dormait beau-coup depuis qu’elle avait retrouvé un lit plus approprié qu’un tas de feuilles mortes et une vraie couverture. Avec tout ce repos et cette nourriture lui semblant abondante, elle se sentait une éner-gie nouvelle, plus vive. Le soleil venait de se coucher au loin, laissant une couleur orangée dans le ciel avant que la nuit ne s’installe.
Le campement laissait une bonne centaine de pieds entre eux et les plaines pour se protéger de la pluie et profiter encore de la protection de la forêt contre le vent. Les arbres étaient assez parsemés pour qu’une roulotte se faufile entre eux sans deman-der beaucoup d’efforts de la part du conducteur.
Ils mangèrent tous autour du feu le même repas que la veille. Ils ne comptaient pas entamer les réserves de viande séchée et salée, qui était encore en bien conservée. La journée avait été calme, Ylith en avait profité pour poser une nouvelle fois toute sorte de questions à Strif. Une question sur l’origine du monde avait retenu son attention. Il lui avait promis d’y répondre la nuit, en présence des elfes.
Almer et Hott se couchèrent après avoir longuement discuté sur l’argumentation de la proposition à faire au roi de Meridion. Ylith et Strif en profitèrent pour s’éloigner des roulottes, la pe-tite avait somnolé au coin du feu pendant que les hommes par-laient avant d’être doucement réveillée par Strif. Il était tard, la nuit était déjà bien entamée, car les elfes brillaient déjà dans les arbres. Ils arrivèrent dans une petite clairière. Strif et Ylith s’assirent à même le sol, et il commença :
— Tu dois certainement connaître les quatre éléments et les cinq sens qui contrôlent les humains ?
— Oui, répondit l’enfant dans le noir.
— Bien, dans ce cas le plus long n’est pas à raconter. À l’origine, Dün dans un ennui profond créa quatre éléments, plu-tôt que de faire des tours de magie avec, il créa notre monde, en imprégnant chaque chose de ces quatre éléments. Cela veut dire que tout corps, qu’il s’agisse d’une rivière, d’un rocher, d’un courant d’air, d’un feu, ou même d’un être vivant, comporte ces éléments en parts variables, mais un seul d’entre eux régit ce corps. Il en va de même avec les Sens. Chaque homme naît avec un sens plus développé que les quatre autres. On ne sait com-ment définir le Sens d’une personne à la naissance sauf pour quelques personnes qui ont des connaissances en astrologie. Mais en réfléchissant à nos qualités et à notre vécu, on peut par-fois le deviner. Pour moi, il est question d’Olfactif, et toi que penses-tu être ?
— Je sais pas, je crois que je suis une Observatrice. On m’a souvent complimenté pour ma vision, ma mémoire liée à la vue. Ça m’a aidé à trouver où poser mes pièges quand j’étais seule, et je n’ai jamais raté un buisson rempli de baies.
— Très bien ! Tu sais qu’il est étonnant de voir un enfant de ton âge être conscient de son Sens ? Même si tu m’avais l’air intelligente pour ton âge je n’étais pas sûr que tu y arrives. Au-delà du Sens, les quatre éléments sont aussi présents chez les êtres humains. Mais peu en ont conscience, en chaque personne le pouvoir d’un élément réside, créant une affinité avec tout corps régi par le même élément. C’est l’énergision. Ce n’est pas pour autant que n’importe qui peut utiliser l’énergision, il faut avoir une certaine quantité d’énergie en soi, ce qui est rare de nos jours. On peut apprendre à maîtriser les éléments, mais ce pouvoir reste faible, il ne faut pas s’attendre à pouvoir faire naître un ouragan en claquant des doigts. Si tu veux, demain nous pourrons essayer de trouver lequel est le tien, mais sache qu’il ne faut pas en parler à Almer et Hott. Le Peuple pense que la maîtrise des éléments est devenue trop dangereuse pour qu’un enfant l’apprenne. Beaucoup refusent de l’apprendre même une fois adultes et il n’existe plus vraiment de personnes capables de l’enseigner correctement. Mon père était l’un d’entre eux, mais il n’a jamais pu finir mon apprentissage, il est mort il y a environ un cycle et je n’ai pas pu avancer assez loin dans son enseigne-ment pour te former à un niveau avancé.
— Mais pourquoi tu veux m’apprendre ça maintenant alors ?
— Je crois que plus tôt on est formés, mieux on maîtrise l’énergision, j’ai vu des enfants bien moins intelligents que toi avancer à grande allure dans les leçons d’énergision. Et toi tu as vécu quelques lunes à moitié sauvage dans la forêt. Tu es bien plus intelligente que les enfants de ton âge et tu es plus proche de la nature que la plupart des hommes. Et ce sont deux qualités importantes pour apprendre l’énergision.
— Pourquoi on ne commence pas ce soir ?
— Je ne sais pas vraiment comment t’enseigner ça, il faut que je me rappelle les leçons de mon père et que je me prépare bien. Je ne veux pas prendre le risque de t’apprendre n’importe quoi !
Puis, voyant qu’Ylith faisait la moue :
— Allez, ne fais pas cette tête, je vais te faire une démonstra-tion de ce que je sais faire avec l’élément terre. Après tu iras dormir, et moi j’irai faire mon tour de garde. Ça te va ?
Ylith acquiesça malgré sa déception. L’idée d’une magie ré-veillait en elle les rêves d’enfant et elle peinait à contenir son excitation,
elle savait qu’elle devait prendre son mal en patience, mais cela lui semblait trop difficile.
Strif posa ses mains au sol, et concentra toute son attention. Ylith le regarda, étonnée. Ses veines gonflèrent, il serra la mâ-choire, et expira. Il se relâcha, mit ses mains sur ses genoux. En dessous de là où avaient été ses paumes, une orchidée naquit, toute blanche et grandissant à vue d’œil pour atteindre une taille de fleur arrivée à maturité. Ylith la cueillit, émerveillée, puis ils retournèrent au campement. Strif ne disait pas un mot, l’exercice semblait l’avoir épuisé et Ylith était perdue dans ses pensées, trop excitée pour parler sans réveiller Hott et Almer. Plutôt que de jeter la plante à terre, ou la replanter, Ylith la posa à côté de sa couchette. Elle peina à s’endormir, essayant d’imaginer tout ce qu’elle pourrait faire avec une telle magie, se projetant dans le futur comme étant une grande magicienne.

***

Le voyage du lendemain fut aussi paisible que son sommeil, Ylith avait hâte d’être la nuit pour tenter de découvrir quel était son élément. Entre elle et Strif naquit un lien, Ylith se mettait à considérer Strif comme un grand frère. Lorsqu’elle lui en fit la remarque, il rit en lui disant qu’il avait toujours rêvé d’avoir une sœur et que le destin lui en avait enfin envoyé une, même s’ils avaient un grand écart d’âge.
Se sentant moins seule, l’enfant passait son temps à rire et discuter de tout et de rien avec Strif. La nuit tomba moins vite que ce qu’Ylith espérait, mais elle fut récompensée de sa pa-tience par un bon rôti de bœuf.
Lorsque les hommes discutaient, elle put entendre qu’il ne leur restait que deux jours pour atteindre Meridina, elle ne com-prenait pas comment ce fut possible, car ils n’avaient croisé au-cun village. Elle pensait qu’en s’approchant de la ville il y aurait de nombreux villages aux alentours. Strif lui répondit qu’ils al-laient en voir le lendemain. Les hommes comptaient se ravitail-ler dans le premier village qu’ils allaient croiser, ils s’étaient mu-nis d’assez d’or pour payer de quoi vivre jusqu’à leur retour dans la forêt.
Strif prit encore une fois le premier tour de garde, Almer et Hott lui demandèrent pourquoi il voulait toujours prendre le même tour. Il prétexta préférer le faire en premier pour être sûr de ne pas somnoler après avoir dormi. Ils répondirent qu’ils pré-féraient tous deux leur tour, car il ne leur fallait pas beaucoup de sommeil pour être alerte. Ils ne firent pas d’autres remarques, l’excuse avait fonctionné.
Lorsqu’ils partirent se coucher, Ylith et Strif assis près du feu attendirent le temps nécessaire pour qu’ils entendent des ron-flements venir de leur roulotte. Ce fut le signal pour qu’ils com-mencent à étudier la magie des éléments. Strif lui chuchota :
— Nous allons commencer ton enseignement à l’énergision par la terre, car j’en connais les sensations, vu qu’il s’agit de mon élément. S’il s’avère que le tien est l’Eau, nous aurons des diffi-cultés, vu que nous n’en avons pas en grandes quantités. Pour ce qui est du Vent, nous nous débrouillerons, mais pour le Feu, nous en avons juste là.
Il soupira et sembla se concentrer un instant avant de re-prendre sous le regard impatient de l’enfant :
— Commençons par la terre. Pose tes mains au sol, je vais te tenir le bras pour tenter de conduire mon énergie en toi, comme ça tu pourras connaître la sensation de l’énergision pour pouvoir t’y mettre plus facilement. Pose tes mains au sol et pense très fort à un ou deux trèfles. Une aussi petite plante sera plus facile à faire pousser qu’une belle fleur. Il faut que tu t’imagines l’énergie sortir de ton corps comme une boule blanche qui te traverse les bras pour se fondre dans la terre sous tes mains. Avec l’énergie que je te donne, on découvrira tout de suite s’il s’agit de ton élément.
Ylith avait beau serrer les dents, sentir des picotements sans doute liés à l’énergie en elle, celle-ci refusait de sortir de son corps ni même de se mouvoir pour se plier à sa volonté. Strif avait remarqué assez vite le comportement de l’énergie en elle pour dire que la Terre n’était pas le bon élément. Ils s’essayèrent au Feu, étant donné que ce fut l’élément le plus facile à trouver après la terre. Ylith dut mettre ses paumes en direction du feu assez près des flammes pour qu’elle hurle de douleur si jamais elle les rapprochait encore plus.
Strif lui remit une main sur le bras, elle sentit de nouveau de l’énergie s’écouler en elle depuis la main de Strif. Elle se concen-tra et expira doucement, la magie lui traversa les bras, s’arrêta à ses paumes, Ylith sentait qu’il y avait une brèche dans le conte-nant qu’était son corps. Elle se concentra de plus belle et tenta par instinct de s’imposer la sensation que la magie s’attelle à traverser cette brèche.
Ce fut avec succès. Étonnée, Ylith ouvrit les yeux et vit les flammes grandir de plusieurs pieds pendant quelques instants, ce qui consuma instantanément le bois. Strif la serra dans ses bras, heureux d’avoir réussi cet exercice avec Ylith. Il lui expliqua qu’il n’était pas sûr de pouvoir faire avec Ylith comme son père avait fait avec lui, car c’était un exercice qu’il n’avait pas ache-vé.
En la voyant cligner des yeux de fatigue, il lui expliqua qu’elle avait utilisé son énergie en plus de celle qu’il lui avait donnée pour qu’elle agisse sur le feu, ce qui expliquait pourquoi elle avait tout à coup envie de dormir. Il la complimenta, car elle avait été très rapide et avait instinctivement compris comment faire. Ylith, se sentant revivre malgré la fatigue, alla se coucher après de discrets rires de joie, heureuse.

***

Les éléments se déchaînèrent, laissant le vide s’ouvrir à elle. La terre et la vie cédaient sous ses pieds, le vent hurlait de dou-leur, tout se desséchait et brûlait. C’était l’apocalypse, mais elle se tenait là, Ylith, l’enfant sauvage. Elle mit ses mains à terre et puisa dans toutes ses forces pour remettre à bien l’équilibre des choses. Elle redressa la terre et recréa la vie. L’incendie s’était éteint, le vent cessa et les rivières coulaient à nouveau. C’était une nouvelle Ylith qui naquit à ce moment précis, la vraie Ylith, sa nature la plus profonde. Elle avait l’impression qu’une partie de son esprit, encore inconnue et pourtant fondamentale, venait de se révéler. Comme si toutes les pièces de son être étaient enfin assemblées.
Elle se réveilla fatiguée à la lueur de l’aube, le sommeil me-naçait à tout moment de l’assommer pour qu’elle replonge dans ce monde de ténèbres où tout était détruit et demandait à être recréé. Il ne s’agissait pas d’une fatigue comme elle en avait l’habitude, ni du corps ni de l’esprit. Elle se leva de sa couchette en titubant et sortit du chariot, Strif la soutint pour discuter à part, il ne semblait pas inquiet de la voir dans cet état. Il lui chuchota à l’oreille :
— Les éléments sont une chose à prendre au sérieux, tu as l’air
de comprendre qu’un rien peut tout changer. Ta fatigue n’est que liée à un manque d’énergie et tes rêves sont des leçons, que seul le monde des songes peut t’apprendre, ce qui veut dire que l’énergision t’accepte. C’est un très bon début ! Maintenant, re-tourne te coucher, tu dormiras toute la journée. Je dirai aux autres que tu as de la fièvre, et ce soir on reprendra avec des exercices légers.
Strif et l’enfant retournèrent au camp, Strif portant l’enfant jusqu’à sa couchette. Ylith trop fatiguée pour protester ne pipa mot. Elle se rendormit si vite que le départ des chariots et les mouvements dus à la route mal entretenue ne la réveillèrent pas. Ses rêves étaient encore une fois étranges, elle était comme consciente à l’intérieur de ceux-ci. Elle aurait presque pu jurer qu’elle ne dormait pas.
Elle coupa net ses pensées et leva les yeux vers l’arbrisseau en face d’elle. Au fur et à mesure que l’orme grandissait, le chêne situé une quinzaine de pieds plus loin se fanait. Le phé-nomène était étrange, mais Ylith vit ce qu’il se passait, cepen-dant c’était à travers un regard étrange dont elle n’avait pas l’habitude. Tout était bleu, excepté l’énergie de quelques ani-maux passant non loin de là qui tirait sur le vert. Son enveloppe corporelle émettait une aura si lumineuse que le rouge tirait sur le blanc. Elle voyait pourtant chaque parcelle d’énergie de toute chose qui l’entourait, chaque touffe d’herbe avait sa propre énergie, chaque insecte rampant sur le sol. Elle voyait tout, res-sentait tout. Tout était un ensemble, elle était tout.
Elle posa sa main droite sur le plus petit des deux arbres, et tenta de canaliser l’énergie de l’orme pour la transférer au chêne, qui se mit à grandir sans en finir, aspirant toute l’énergie de l’autre arbre. Elle dut cesser l’opération avant que l’orme n’ait plus
assez d’énergie pour survivre. Une grande partie des feuilles se détachèrent, sèches, et s’éparpillèrent lentement à ses pieds. Elle comprit.
Ylith se réveilla au soir, les adultes étaient devant le feu de camp, ils s’étaient arrêtés dans un bosquet. Elle pouvait voir quelques parcelles de champs entre les arbres. Hott et Almer se levèrent et souhaitèrent avec enthousiasme à la petite un bon rétablissement, puis s’en allèrent se coucher. Strif ne dit rien avant que des ronflements ne s’élèvent. Ils partirent à bonne distance du campement pour avoir plus de place. En s’asseyant dans l’herbe, il lui demanda de quoi elle avait rêvé. Elle lui ré-pondit :
— Je m’en souviens toujours bien même si je devrais pas, c’est normal ?
— Bien sûr ma petite, dit-il avec un sourire, ce qui calma l’enfant.
— Je voyais tout, et j’étais tout, et alors je voulais faire gran-dir un arbre en prenant l’énergie d’un autre.
— Très bien, alors ça sera la leçon de ce soir. Le premier phénomène est peu connu, il est pourtant facile à mettre en place, surtout lorsque notre élément est la terre. L’énergision, c’est lorsque tu vois ce qui t’entoure comme la nature le fait.
— La nature voit ?
— Pas vraiment, elle perçoit, mais assez précisément pour que ça se rapproche de la vue. Avec l’énergision, on sait beau-coup de choses que nos yeux ne nous montrent pas normale-ment. Suis mes instructions et tu sauras comment y arriver. Dans un premier temps, ce sera un peu long à mettre en place, mais plus tard, quand tu le voudras, tu pourras voir.
Strif expira pendant un long moment, il semblait se concen-trer
avant de demander à Ylith de suivre ses consignes :
— Allonge-toi au sol. Bien. Mets tes bras le long de ton corps et détends-toi le plus possible. Fais le vide dans ta tête, et pense à de l’énergie. Une chose rouge qui est en toi, qui remplit ton corps comme un nuage et qui est reliée à la terre. Essaye de sen-tir le flux qui se crée entre toi et la terre en ce moment même, puis rentre dedans.
Ylith avait l’impression de se trouver devant un tunnel à l’entrée plus grande encore que le chêne de son rêve et dont le couloir devenait aussi fin qu’un de ses cheveux.
— Essaye de rentrer dedans doucement.
Elle progressa vers l’entrée du tunnel et s’y engouffra. Après quelques instants, elle commença à être trop grande pour aller plus loin. Elle entendit une voix lointaine lui dire « tente de for-cer la paroi délicatement, c’est la partie la plus difficile, après tu auras accès à l’énergision ». Elle obéit, le tunnel s’agrandit dou-cement, les parois l’acceptèrent et se laissèrent étendre sans op-poser de résistance. Elles renvoyaient une sensation de douceur, de chaleur.
Elle ouvrit les yeux et sentit. C’était comme dans le rêve. Elle put observer Strif procéder au même processus qu’elle, mais en une fraction de seconde, il fut ébahi au moment où il la vit. Son souffle se coupa, son énergie se figea, il avait vu quelque chose de grave ou d’étonnant pour réagir de la sorte. Il reprit ses esprits assez vite pour qu’Ylith n’ait pas le temps de demander ce qui n’allait pas :
— Quelle splendeur, tu es toute blanche, pure comme je n’ai jamais vu, comment est-ce possible ?
La question ne frappa pas Ylith, elle entendit les mots dans ses oreilles, mais pas dans son esprit. Elle était trop préoccupée par
l’énergie de chaque chose, elle ressentait tout, elle était les herbes qui étaient sous elle, elle était les arbres aux alentours, elle était tout. Strif fit un mouvement brusque et la sortit de cet état.
— J’aurais dû te dire de faire plus attention, s’abandonner comme tel peut être dangereux pour un enfant de ton âge. Va te coucher, demain je te ferais travailler sur l’énergision en voyage, les autres ne se rendront compte de rien, et tu en as fortement besoin.
Elle s’exécuta, distraite, ne cherchant pas à savoir pourquoi ils n’avançaient pas plus dans les exercices pour la soirée. Elle ne redevint elle-même qu’au moment de s’endormir. L’expérience qu’elle venait de vivre n’était comparable à rien de ce qu’elle avait vécu jusqu’ici.

Ylith 27/10/2015 11h02

Chapitre 3




Le vent remuait les longs cheveux bruns d’Ylith et Strif, elle ne s’était pas rendu compte que cette sensation lui avait manqué, tout ce temps passé en forêt.
L’air était encore doux, mais il menaçait de se refroidir dans les journées à venir. Ils avaient trouvé une route la veille qui semblait aller vers la capitale. Mais ils n’avaient croisé personne et l’herbe avait presque réussi à reprendre le dessus sur les marques de sabots et les sillons laissés par les roues des chariots ou roulottes. À croire qu’elle n’était que très rarement utilisée.
Strif rappela Ylith à l’ordre :
— Regarde au loin et concentre-toi sur l’exercice. Essaye de ne pas te perdre dans les formes de vie que tu sens ! Laisse l’énergision entrer en toi, mais ne la laisse pas prendre le dessus. Essaye de marquer une distinction entre toi et elle tout en la laissant venir à toi. Prends conscience de toutes les énergies qui t’entourent sans pour autant t’abandonner à elles. Maintenant, parle-moi pour voir ?
— Que veux-tu que... que... je... dise ?
— Commençons par quelque chose de simple, veux-tu ? Regarde la couleur qui émane de moi, quelle est-elle ?
— Rouge, après ?
— Maintenant, regarde par terre, quelle couleur domine toutes les autres ?
— Le bleu.
— Bien, regarde tout droit devant nous, le plus loin possible, tu devrais avoir l’impression que ton corps se déplace. Tu peux voir ce que tu veux à une certaine distance, limitée par la quantité d’énergie qui est en toi. Donc plus tu as d’énergie, plus tu peux voir loin. Essaye de voir la capitale de Meridion. Souviens-toi de la couleur qui me composait, tu devrais voir au loin un amas de la même couleur que moi.
Ylith sentait qu’on la suivait, mais cela n’avait pas d’importance, l’énergision la submergeait. Elle se sentait poussière, rien qu’un grain de sable dans un vaste désert. Elle se rapprochait de plus en plus de toutes ces vies. Une partie d’elle lui intima d’aller voir son ancienne maison. Elle fit un demi-tour instantané et y arriva en quelques instants, faisant défiler autour elle un ensemble de couleurs.
Le bois d’ombre qui reposait sur les décombres se démarquait timidement du reste par sa couleur grise. À part ça, rien. Peut-être un insecte à l’intérieur des débris qui rampait à la recherche de nourriture. Elle entendit une voix lointaine, puis une claque la fit sortir de sa transe. Strif effrayé et furieux la fixait de ses yeux gris.
— Tu es folle ! Tu aurais pu te tuer, te vider ! Ton âme se serait dispersée, heureusement que j’ai pu te suivre au début pour remarquer que tu t’en allais !
Strif se racla la gorge et reprit plus calmement :
— Tu ne dois plus jamais te laisser aller comme ça, je ne veux pas te voir mourir parce que je n’ai pas fait assez attention à toi. Tu as bien trop de potentiel pour mourir aussi bêtement et tu as toute une vie qui t’attend. Il faut toujours que tu marques une limite entre ton âme et l’énergision que tu peux ouvrir et fermer à volonté, même si tu l’acceptes en toi. Tu as bien compris au début, mais tu t’es laissé aller. Si tu avais été seule, plus personne n’aurait entendu parler de toi, et toute ton énergie et même ton âme auraient été dispersées aux quatre vents.
Ylith ne savait pas quoi dire, elle ne se remettait pas de la claque que lui avait mise Strif. Le pire était tout de même de le voir si inquiet. Elle savait qu’il n’avait pas eu l’intention de lui faire du mal, mais elle n’avait pas remarqué à quel point elle s’était exposée au danger. Strif coupa Ylith dans ses pensées en se décrispant :
— Cependant, ton talent est incroyable, tu as pu aller si loin que je n’ai pas pu te suivre, et cela d’une telle facilité ! Il faut apprendre à canaliser ton énergie et à savoir la contenir lorsque tu t’en sers, car ton passage en énergision à côté d’autres sources d’énergie peut avoir des répercussions sur celles-ci, et tu peux perdre des morceaux d’énergie si tu ne la contiens pas.
— Désolée, répondit Ylith tout en reniflant, au bord des larmes.
— Tu n’as pas à être désolée, ça arrive à tout le monde les premières fois, dit Strif. Recommence, et cette fois-ci essaye de trouver la salle du trône à Meridina, et dis-moi ce que fait le roi. À cette heure-ci, il devrait être en train de manger avec ses gens. Et raconte-moi ce que tu vois en même temps, cela te permettra de rester bien consciente.
— D’accord, mais après nous pourrons manger ? Je commence à mourir de faim et l’énergision me fatigue beaucoup !
— Nous mangerons du cerf, il nous en reste plus que ce qu’on pensait !
— Oh oui ! J’adore le cerf ! Tu pourras faire la même sauce salée que la dernière fois ? J’avais trouvé ça très bon !
— Et bien, il ne suffit que de demander, je la ferai spécialement pour toi, ma petite, dit Strif tout sourire. Maintenant, concentrons-nous sur l’exercice, je vais te suivre, et entraîne-toi à ne pas y aller à toute vitesse en laissant toute ton énergie se libérer de-ci de-là.
Ylith se mit à la tâche, elle avait rapidement compris comment ne pas perdre de temps pour s’ouvrir à l’énergision, c’était déjà presque devenu naturel. Elle traversa les plaines, les champs et les villages avant d’atteindre sa destination, qui se trouvait au milieu de tout cela. Un château, ça grouillait de vie, de beaucoup de petites taches rouges de formes humaines qui faisaient toutes des tâches différentes. Ylith n’avait pas le temps de s’affairer dessus, elle cherchait un lieu où beaucoup de taches rouges étaient rassemblées, ce qui fut facile pour elle.
Elle informa Strif qu’elle avait trouvé la salle ou le roi devait manger. Elle chercha une tache rouge en bout de table, dotée d’une couronne et de beaucoup de joyaux. Elle la trouva rapidement, l’or et l’argent émettaient une lueur jaunâtre, elle pouvait distinguer la couronne du roi sans difficulté, sertie de joyaux desquels émanaient des rayons blancs, mais de différentes profondeurs.
Elle dit à Strif qu’elle avait trouvé le roi et qu’il mangeait comme les autres. Ce dernier lui répondit qu’il ne pouvait pas voir aussi loin qu’elle. Quelque chose attira l’attention d’Ylith, elle retint son souffle et dit à Strif que quelque chose d’étrange était en marche, il lui demanda de lui expliquer de quoi il s’agissait. Il y avait de moins en moins de rouge dans le roi, ce dernier n’arrêtait pas de bouger dans tous les sens. Toutes les lueurs rouges qui l’entouraient se mettaient aussi à s’agiter. La lueur du roi s’était éteinte, elle vit seulement un souffle rouge s’échapper de ce qui était le corps du roi. Il était mort.
Strif serra Ylith à l’en étouffer. La larme à l’œil, il lui chuchota qu’il n’aurait pas dû lui laisser le temps de voir ça. Ylith n’en revenait pas. C’était alors ainsi la mort. Elle revit l’énergie du roi s’estomper et sortir de son corps pour s’éparpiller dans les airs. Son âme s’en était allée, il était mort. Comme ses parents. Comme ses frères. Elle se mit à pleurer, se demandant pourquoi il fallait forcément mourir un jour.
Strif la porta jusqu’à l’arrière du chariot et lui donna quelques graines de houblon et de malt dans une coupelle. Il lui expliqua que c’était pour qu’elle récupère de l’énergie. Il lui dit de se reposer pour récupérer et estomper ses sentiments, comme le faisait si bien le sommeil. L’enfant ne répondit pas, il lui annonça alors en souriant qu’il lui ferait le repas comme promis, mais seulement le lendemain midi pour qu’elle ne le manque pas si elle dormait trop.

***

Ils n’étaient plus qu’à deux jours de la capitale. Celle-ci se dressait au loin, sans réelle couleur exceptée le rouge des hommes et un peu de gris du bois d’ombre. La fillette était étonnée d’une telle concentration d’hommes, et de si peu de bois d’ombre. Toutes les villes qu’elle avait vues auparavant étaient en grande partie constituées de bois d’ombre, et elles étaient bien moins peuplées. Elle en fit la remarque à Strif qui lui répondit que cette capitale était bien plus récente que tout le royaume des Longvivant, et au vu de la disparition totale d’arbres en Ombre, les hommes avaient bâti leur foyer uniquement avec de la roche et des arbres normaux.
Il la mit aussi en garde contre les problèmes que pourrait poser son identité, car le royaume de Meridion et le royaume des Longvivant semblaient se préparer à une nouvelle guerre. Ne pas être de Meridion était dangereux dans ces contrées. Les elfes bien que n’ayant choisi aucun parti entre les deux royaumes étaient mal vus ici, car le souverain de Meridion s’était convaincu qu’ils conservaient secrètement une alliance avec le roi Longvivant. Ce qui était pourtant faux.
Ils s’arrêtèrent dans un bosquet assez loin des villages et fermes qui peuplaient la vallée :
— Cet endroit me semble parfait, nous avons une rivière à quelques pas d’ici, le bosquet est bien touffu pour nous abriter des regards, et la route royale n’est pas trop loin. Je vais préparer la sauce et la viande pendant que vous irez attacher les chevaux et chercher de quoi faire un feu, annonça Strif.
Une fois le campement établi puis la nourriture servie, Strif intervint :
— J’ai une nouvelle très importante à vous faire part. Le roi de Meridion est mort hier, lorsque nous étions en route. L’énergision m’a permis de le voir mourir pendant son repas, il a très certainement été empoisonné. Cette triste nouvelle peut faire place à une meilleure, nous pouvons espérer que son héritier verra le Peuple avec moins d’hostilité que son prédécesseur.
— Et la petite ? s’enquit l’un des conseillers.
— N’avez-vous pas remarqué que ses traits deviennent de plus en plus semblables à ceux de notre peuple ? On pourra la faire passer pour une des nôtres.
Strif remarqua son erreur au moment même où il prononça ces paroles. Le regard d’Hott et Almer avait changé après cette dernière révélation.
— Ne me dîtes pas... Commença Hott.
— Si. Je l’ai formée à l’énergision. Elle a un don pour l’énergision, et celle-ci a tenté de se manifester plusieurs fois lors de ses rêves, ce qui est signe qu’il était temps.
— Mais comment est-ce possible ? Elle n’est qu’une enfant ! Et tu es un des seuls à aussi posséder ce don. Cela n’empêche que tu ne maîtrises pas assez l’énergision pour la lui enseigner, ton père n’avait pas fini de te former ! répondit Almer.
— Et vous oubliez que cela peut être extrêmement dangereux, surtout à son âge, ajouta Hott.
— C’est bien pour cela que je m’y suis pris aussi tôt, avant que l’énergision ne soit trop forte pour elle, et qu’elle ne puisse pas la contrôler. Elle montrait déjà des signes avant-coureurs, comme son besoin de repos constant et ses rêves. Et j’ai bien fait, car elle n’est même pas du même élément que moi, quelques jours de plus et je n’aurai rien pu pour elle.
Ylith n’en revenait pas, Strif ne lui avait pas dit toute la vérité, elle croyait qu’il avait choisi de lui apprendre l’énergision si tôt simplement parce qu’elle le pouvait, pas parce que sa vie était menacée. Il lui jeta un regard étrange, comme pour demander pardon de le lui avoir caché. Elle se résigna, elle savait qu’il voulait faire de son mieux pour son bien à elle, il voulait sûrement lui éviter d’avoir peur. Elle lui sourit pour montrer qu’elle le pardonnait. Almer ne leur laissa pas le temps de communiquer plus :
— Qu’elle nous fasse alors une démonstration, pour que l’on puisse juger par nous-mêmes qu’elle est si puissante que tu le dis. Si ce n’est pas le cas, tu auras affaire au conseil à notre retour pour l’avoir mise en danger.
— Et bien soit. Ylith, la leçon de ce soir sera de créer la vie et de la détruire. Il va falloir que tu visionnes ce que tu veux créer pour en faire un être vivant. Commence par exemple avec une plante, car un animal est bien plus compliqué à créer si ce n’est pas impossible. Quelle plante aimes-tu, par exemple ?
— J’aime beaucoup les edelweiss Strif, la fleur des montagnes ! répondit l’enfant, toute excitée.
— Dans ce cas, commence par la graine, fais-y pousser des racines, donne-leur la force pour s’enfoncer assez profondément dans la terre.
Ylith mit ses mains au sol. Elle laissa l’énergision parcourir ses bras et ressortir par ses paumes, tout en imaginant une graine pousser dans le sol, des racines s’enfonçant dans la terre à toute allure et une tige se dressant tantôt fine et diaphane, puis forte et verdoyante. Enfin des pétales blancs et soyeux sortirent de la tige. Strif l’applaudit et elle ouvrit les yeux pour contempler son œuvre, devant le regard ébahi des conseillers. Elle sentit une part de ses forces décliner, mais visiblement pas autant que Strif en avait perdu lorsqu’il avait fait pousser un arbrisseau. Celui-ci s’exclama :
— Il me semble que l’edelweiss est une petite fleur des montagnes qui a une courte tige, pourquoi la tienne fait-elle la taille d’une tulipe ? demanda Strif à la petite.
— Je préfère qu’elle soit grande et belle !
— Mais c’est impossible ! Elle n’est même pas fatiguée ! s’exclama Hott qui avait oublié tout soupçon de méfiance.
— Je vous l’avais dit ! Cet enfant a un don. Donner la vie est extrêmement difficile, et le plus impressionnant est que son élément est le feu. Elle ne devrait pas pouvoir manipuler les plantes. Selon mon père, c’était déjà arrivé par le passé que des énergiseurs maîtrisent plusieurs éléments, mais c’était tout de même rare, car il fallait une quantité d’énergie hors du commun et une profonde compréhension de la nature.
Sous le regard étonné des deux conseillers, Ylith sentit un élan de fierté monter en elle. À en croire Strif, son talent pour l’énergision sortait de l’ordinaire et même plus, elle savait qu’elle avait plus d’énergie que la moyenne avec ce que lui avait dit Strif auparavant, mais elle ne pensait pas être presque unique. Strif la coupa dans ses réflexions :
— Tuer reste cependant bien plus difficile que donner la vie. Maintenant Ylith, tu dois détruire ta plante, fais-la faner, ensuite nous passerons à un autre exercice.
Elle comprit qu’il lui laissait libre choix quant à la disparition de la plante, et qu’elle devait montrer aux conseillers qu’elle avait un don extraordinaire. Elle choisit alors de simplement la faire disparaître instantanément. Cela lui coûta bien plus que d’avoir créé la plante comme l’avait dit Strif, d’autant plus que pour agir aussi vite sur l’énergie de la plante, il fallait qu’elle en utilise encore plus.
Dès lors, Strif s’enquit :
— On avait bien dit que ton élément était le feu Ylith ?
— Oui, c’est ça ! répondit l’enfant, joyeuse d’avoir pu montrer sa force à quelqu’un d’autre que Strif.
— Très bien, alors maintenant je te laisse libre choix. Tu peux leur montrer ce que tu veux avec le feu. Il faut que tu montres à nos compagnons que tu es unique et très importante pour notre monde.
Ylith ne ferma pas les yeux cette fois-ci, comprenant que l’imagination avant l’acte n’était qu’une étape dans l’apprentissage de l’énergision. Le feu de camp qu’ils avaient fait s’envola en un mince flux de flammes tourbillonnant vers sa paume gauche, jusqu’à totalement s’éteindre, et elle vit les visages de tous, même Strif, s’ébahir, puis disparaître dans le noir. Elle leur dit de s’éloigner du feu de camp, et des bûches consumées naquirent des flammes verdâtres et beaucoup plus chaudes que celles du feu précédent. Cela lui sembla bien plus simple que tout ce qu’elle avait fait auparavant, et ne consuma en elle presque aucune part d’énergie.
Strif avait été aussi étonné que les conseillers, il leur expliqua qu’Ylith avait une façon d’utiliser l’énergision qui dépassait sa compréhension. Selon lui, elle utilisait l’énergision en manipulant directement l’énergie de son corps et de sa cible plutôt que l’énergie liée à l’élément. C’était cela qui lui permettait de contrôler plusieurs éléments, car son énergie semblait être assez pure par sa blancheur pour pouvoir se confondre avec n’importe quel élément d’énergie.
Ylith ne comprenait pas tout, mais Hott et Almer semblaient stupéfaits par ce que leur disait Strif. Ils la regardaient comme un don de la nature. Ils semblaient avoir des connaissances sur l’énergision, mais aucun d’eux n’y avait été formé.
Elle n’interrompit pas Strif dans ses explications, c’était la première fois qu’elle pouvait partager avec d’autres que Strif une discussion sur l’énergision, d’autant plus qu’elle était flattée de tous les compliments qu’elle recevait de la part des hommes. Une sensation enivrante de puissance l’envahit, elle se sentait intouchable, comme si sa vie ne pouvait plus jamais prendre de mauvaises tournures et qu’elle avait la force de protéger tous ses proches de n’importe quel danger.
Une fois qu’ils allèrent tous se coucher, Strif prévint Ylith qu’elle devait tout de même rester prudente avec l’énergision, qu’elle avait beau avoir une grande force, il fallait tout de même qu’elle suive un enseignement complet de l’énergision, qu’elle était encore loin de la maîtriser. Elle savait qu’il disait vrai, mais elle voulut profiter encore de se sentir unique sans penser à autre chose et elle partit vers sa couche en laissant Strif s’occuper de son tour de garde seul.

***

Les villages devenaient de plus en plus vastes et proches au fur et à mesure qu’ils approchaient de la capitale. La cité adossée à la petite montagne semblait se fondre dans celle-ci avec ses remparts et bâtiments tout en pierres. Ils s’arrêtèrent bien avant la tombée du soir, car selon Strif ils allaient arriver au palais le lendemain avant l’heure du déjeuner. Le groupe n’avait donc pas à se presser. Ils avaient réussi à trouver un grand bosquet, malgré la déforestation qui avait visiblement eu lieu quelques cycles auparavant aux alentours de la capitale. Strif annonça que la rivière et le vent traversant le bosquet permettraient à Ylith de suivre son dernier entraînement avant leur arrivée à Meridina.
Cette fois-ci, les pouvoirs d’Ylith dévoilés, personne n’alla chercher de quoi faire un feu, l’enfant s’adonnant à la tâche en un claquement de doigts. Ils discutèrent de leurs plans quant à la demande d’aide qu’ils feraient au roi de Meridion, et Strif leur dit alors :
— J’ai pu voir grâce à l’énergision qu’un roi a été couronné alors que nous nous arrêtions dans ces bois. Nul doute qu’il s’agit du fils de l’ancien souverain, vu le peu de mouvement qu’il y a eu pour le couronnement. Ce dernier semblait plutôt pressé d’avoir la couronne visiblement.
À ce moment, un homme surgit des bois, grand, avec une carrure montrant un important travail physique. Il avait aussi des traits proches de la compagnie, trahissant une pratique de l’énergision chez lui ou ses ancêtres.
— Et bien, ma chasse m’a conduit à un étrange gibier ! Je crois avoir entendu quelque chose de fort intéressant à propos de magie et de notre cher roi, s’étonna l’étranger, tandis que Strif prit un air méfiant.
— À qui avons-nous honneur ? s’enquit ce dernier.
— Ronan, éleveur de chevaux et fermier à Meridina. Avant que l’on ne me pose la question, je n’ai pas de parent elfe, et je viens vers vous après avoir remarqué l’approche d’un être chargé d’énergie alors que je faisais ma chasse habituelle pour nourrir mon fils.
Il avait visiblement un don pour donner nombre d’informations en peu de phrases. Ylith se dit qu’il était du genre à ne pas aimer perdre du temps. Strif semblait toujours méfiant ainsi que Hott. L’étranger continua :
— Serait-ce vous, seigneur elfe, qui possédez un talent inimaginable pour l’énergision ?
— C’est une possibilité, mais je ne crois pas que vous soyez aveugle à ce point. Puis-je savoir si vos intentions sont hostiles ?
— Non, ce n’est pas le cas, pourtant je ne pense pas non plus avoir votre niveau. Loin de là. Mes intentions ne sont pas hostiles, mais ma curiosité l’emporte, que faites-vous ici ?
Strif se détendit, mais ne répondit pas de suite, Hott lui avait mis une main sur l’épaule pour discuter avec lui. Almer semblait faire confiance à l’homme, tout comme Strif, mais ce dernier donna raison à Hott, il était plus prudent de ne pas accorder sa confiance si facilement.
— Je ne vous répondrai que si vous me promettez que quoi qu’il arrive vous vous souviendrez de cette fillette et que quoi qu’il vous en coûte vous ferez tout pour l’aider. Quelque chose me dit que nous pouvons compter sur vous, mais nous ne vous faisons pas encore totalement confiance.
— C’est une promesse que je serais heureux de tenir, répondit l’homme l’air grave.
Quelque chose dans la posture ou les paroles de l’homme semblait avoir convaincu Ylith. Elle n’avait pas trouvé de quoi il s’agissait, mais Strif décida de répondre à l’homme :
— Très bien. Nous sommes ici pour demander le soutien du roi afin de protéger Aldor. La menace dans les Terres d’Ombre s’élève et prend force alors même que nous discutons. Pourrions-nous demander une escorte pour le château de Meridina ? Il serait plus sage que nous soyons accompagnés par quelqu’un d’ici pour moins attirer le regard sur nous. Si jamais ce n’est pas trop vous demander…
— Il en va de soi, je vous attendrai demain à l’aube, à la sortie du bosquet. Ne vous en faites pas pour moi, j’ai rendu des services à cette ville, on ne me prendra pas pour cible, ni ne me refusera l’entrée. Et avant que je parte : ce bosquet est un lieu sûr, dormez en toute quiétude. Vous êtes sur mes terres et personne d’autre que mon fils et moi ne met le pied ici. Vous pourrez utiliser l’énergision sans craindre de vous faire repérer par qui que ce soit qui ne la possède pas.
— Merci à vous, Ronan, votre soutien nous est des plus utiles.
L’homme partit sur cet au revoir, gibier sous le bras et toujours souriant. Strif se montra inquiet, malgré leur discrétion, ils s’étaient fait repérer. De l’enfant émanait trop de pouvoir, et si d’autres que Ronan possédaient l’énergision en ces terres, ils avaient certainement pu remarquer la présence d’Ylith.
Hott quant à lui s’inquiétait pour leur avenir, il n’était pas certain de pouvoir faire confiance à Ronan. Strif lui répondit que l’énergie de l’homme n’avait pas vacillé un instant pendant leur dialogue, signe qu’il avait été honnête du début à la fin. Et quoi qu’il en soit, l’énergision était très mal vue par la famille royale de Meridion et leurs proches. Jamais ils n’auraient employé une personne la possédant. Donc selon Strif, soit l’homme n’était pas honnête avec la famille royale, ce qui indiquait qu’il ne les portait pas dans son cœur, soit la famille royale le savait et ne le portait pas dans leur cœur. Dans tous les cas, il savait que son énergision pouvait lui causer des soucis auprès d’eux, sans compter que le simple fait qu’il ait l’énergision le positionnait en tant qu’allié potentiel. Hott accepta l’argument de Strif et toute tension l’abandonna.
Ce soir encore, tous assistèrent à la leçon d’énergision d’Ylith. Strif commença :
— C’est la dernière leçon que je peux te donner, mais tu as encore beaucoup à apprendre. Ce soir, tu vas travailler en trois étapes. Tu vas d’abord créer et détruire, ou altérer avec chaque élément un à un. Puis tous en même temps, et enfin, sans contact avec ceux-ci, car tu n’arrives pas encore à utiliser les éléments sauf le feu sans les toucher. Tu en sauras autant que moi et il te manquera juste de la pratique. Tu auras une formation à l’énergision somme toute basique comme moi, où tu comprendras l’importance de chaque élément et leurs interactions, mais tu pourras en plus agir sur les quatre toute seule. Il y a encore tant de choses à apprendre sur l’énergision et je ne peux pas te les enseigner, car je ne les connais pas non plus, mais avec ton énergie tu pourras quand même accomplir de hauts faits.
— Génial ! s’exclama l’enfant enthousiaste.
Sans plus attendre, elle posa les mains au sol et fit traverser un mince filet d’eau à travers la terre pour humidifier le sol à l’endroit ou par la suite elle fit pousser un arbre, qui devint aussi grand que ceux qui les entouraient. Une fois ceci fait, des branches de celui-ci tombèrent au sol, alors que les compagnons s’abritaient plus loin. Elle fit se lever un vent assez puissant, mais focalisé sur les branches à terre pour les sécher de l’humidité qui persistait en elles, et afin d’évacuer la sève. Enfin, elle fit se lever un feu consumant le bois sec, tout en éteignant celui allumé avant.
— Bien ! Très beau, Ylith tu t’améliores de jour en jour ! Lui dit Strif, tout en la serrant dans ses bras. Maintenant, passe au second exercice, combine tous les éléments en même temps.
— Mais je ne peux pas tout toucher en même temps ! Puis l’exercice d’avant m’a utilisé beaucoup d’énergie.
— Ha, tu as compris le piège, le second et le dernier exercice n’en forment qu’un seul ! Prends ton temps et concentre-toi, celui-ci va être plus difficile que tous ceux que tu as faits jusqu’ici. Ne t’en fais pas pour ton énergie, je suis sûr qu’il t’en reste bien assez pour le faire. Si ce n’est pas le cas, je t’arrêterais avant, et puis on pourra te faire un repas spécial pour te redonner de l’énergie.
Ylith inspira profondément et ferma les yeux, puis tendit ses deux paumes devant elle. Elle prit conscience de tout ce qui l’entourait tout en restant elle-même. Les éléments et elle ne firent plus qu’un. La rivière ainsi que l’humidité contenue dans l’air semblaient ne devenir plus qu’un fluide la traversant. Le vent soufflait en elle, attisant son feu intérieur tandis que son âme prenait racine dans la nature qui l’entourait. Elle ouvrit les yeux et sculpta dans les éléments un autel fait de racines, dans lequel s’écoulait sans cesse de l’eau issue de l’humidité de l’air. Une légère flamme bleu pâle vacillait au gré de la brise qui entourait sa création, fleurissant encore et encore, sans s’arrêter.
Une nouvelle fois, des regards admiratifs l’accueillirent lorsqu’elle tourna les yeux vers les autres. Ils se pressaient par la suite pour faire à manger, tous les estomacs criaient famine et Ylith commençait à se sentir faible, la sensation de ne plus avoir beaucoup d’énergie était très désagréable. Son corps voulait la forcer à s’endormir pour récupérer au plus vite, mais elle savait qu’en mangeant le plat spécial que Strif lui préparait elle allait en retrouver assez pour que cette sensation s’estompe.
Elle avait eu droit à une soupe de légumes et Strif avait rajouté de longues feuilles violettes. Il s’agissait de késia, sa mère lui avait auparavant appris qu’il s’agissait d’une plante utilisée pour donner un goût sucré aux aliments. Strif lui expliqua que la plante se révélait en outre particulièrement riche en énergie. Par contre, en ingérer trop d’un coup pouvait être dangereux, d’autant plus qu’une quantité comme celle qu’Ylith avait ingérée était suffisante pour que ses membres la picotent, au point même de ne plus les sentir si la késia n’avait pas été infusée dans l’eau bouillante.
La nuit commença avec le bruit des animaux alentour, et la présence d’elfes sylvains autour de l’autel et de leur campement leur permit de dormir en toute quiétude. Ylith s’endormit d’un coup, fatiguée par ses exercices et la dépense d’énergie qu’ils avaient entraînée.

Ylith 28/10/2015 09h54

Chapitre 4



Ils étaient prêts à partir. Plus aucune trace de leur passage ne restait sur les lieux de leur campement excepté l’autel. Ylith avait particulièrement insisté pour que son œuvre demeure, et eut finalement l’accord de Strif et Ronan. Ce dernier lui promit de ne laisser personne toucher l’autel avec un sourire franc.
La route était peu fréquentée en vue de l’approche de l’hiver. Ils ne croisèrent que quelques fermiers partis pour vendre leurs récoltes tardives à la capitale. Strif avait eu raison dans ses prévisions, ils arrivèrent peu avant la mi-journée au pied de la cité.
À peine arrivés, les problèmes commencèrent. Les gardes de l’entrée se montraient méfiants, et contrôlaient les arrivants. Ils les interpellèrent avant qu’ils n’arrivent au pas de la grande ouverture :
— Sur ordre de Sa Majesté Alceste, second du nom, tout convoi elfe doit être stoppé et faire demi-tour.
Strif craignait que le roi ait pris connaissance de leur arrivée et le garde venait de confirmer ses soupçons.
— Mais nous ne sommes pas tous elfes, et mes compagnons sont des seigneurs sur leur territoire. Peut-être que Sa Majesté acceptera sous son toit des dirigeants aptes à lui faire changer d’avis à leur sujet.
Ronan était intervenu tout en glissant une bourse au creux de la main d’un des gardes.
— Vous pourrez vous partager la somme lorsque nous franchirons à nouveau cet endroit.
— Très bien, mais tenez-vous tranquilles jusqu’au château, finit le garde, le sourire aux lèvres.
Ronan expliqua à ses compagnons qu’il avait rempli la bourse de pièces de ferraille dorée. Les gardes le connaissaient pour ses services au château et allaient s’en rendre compte trop tard en départageant leur gain. Le reste du groupe ne voulut pas savoir comment il avait fait pour se procurer ces pièces. Tant que la route ne leur était pas barrée, savoir qu’ils avançaient leur suffisait.
Ils eurent moins de problèmes pour rentrer dans l’enceinte du palais royal, et durent laisser aux palefreniers le soin de s’occuper de leurs chevaux et roulottes. Ils furent escortés jusqu’à la salle du trône où attendait le jeune roi assis confortablement sur son trône de pierre polie et de coussins de soie rouge. Les gardes qui les avaient escortés repartirent, l’un d’entre eux se retourna une dernière fois avant de franchir la porte et sourit à Ylith qui ne l’avait pas quitté des yeux. Le garde ferma la grande porte et le roi accueillit le groupe en s’exclamant :
— Qu’est-ce qui amène des elfes accompagnés de Ronan en ces lieux ? J’ai entendu parler d’elfes qui traversaient mon royaume en direction de ma capitale, alors que feu mon père était encore sur ce maudit siège. Alors, dites-moi, qu’est-ce qui vous amène, et qui êtes-vous pour avoir défié mon interdiction ?
Ronan répondit à leur place :
— Il s’agit de Strif, Hott, Almer et Ylith. Ce sont les conseillers de leur peuple. Je les ai escortés après avoir entendu leurs raisons plus qu’importantes nécessitant de venir devant vous, Votre Majesté.
Strif ne perdit pas une seconde et enchaîna sous le regard désapprobateur du roi :
— Une menace se lève à l’ouest, en Aldor. De sombres créatures se réveillent des terres d’Ombre, elles puisent leurs forces dans une magie que nous ne connaissons pas et qui prend de l’ampleur chaque jour. Nous devons tous nous unir pour l’arrêter avant qu’elle ne nous tue tous ! Pourquoi ne faites-vous pas la paix avec le royaume des Longvivant pour pouvoir contrer cette menace qui parvient jusqu’à chez eux ?
Le roi rit à pleine gorge, effrayant Ylith, avant de reprendre la parole :
— Je suis au courant qu’une menace rôde, mais voyez-vous, je n’ai pas à me préoccuper de traîtres, et encore moins de mes ennemis. Mes forces suffiront à protéger mon royaume, je n’ai que faire de votre sort.
— Ne sous-estimez pas cette menace, intervint Hott, votre royaume ne saura se défendre seul et il est des plus exposés vu votre proximité avec les terres d’Ombre !
— Il est temps d’arrêter toutes nos querelles pour que l’ère de l’homme puisse continuer. Voyez cette fillette, même au royaume de Longvivant sa famille a été décimée par ces horreurs. Et vous vous dites capable de protéger votre royaume alors que la situation empire ?
Almer qui était habituellement d’un calme exemplaire avait fini sa phrase presque en criant. Le roi ne cilla pas sous les coups que lui portaient les mots. Il finit après un instant de calme par se tourner vers un groupe de gardes qui venait d’arriver par une porte derrière le trône.
— C’est bien ce que je pensais, ces elfes perdus dans leur forêt sont fous et montrent leurs liens avec nos ennemis en protégeant un des leurs, et en plus en l’amenant dans mon château. Gardes, tuez les elfes et la fillette, et rappelez-moi que Ronan mérite quelques honneurs pour sa félonie.
— Vous avez tort ! Vous mourrez tous si vous ne faites rien ! hurla Strif.
Les soldats affluaient de l’autre côté de la pièce, assez nombreux pour qu’Ylith ne puisse plus apercevoir le roi entre les armures. Lorsqu’ils furent sur les elfes tétanisés, un garde plaqua Strif au mur à côté d’Almer et Hott pour tous leur trancher la gorge. Ylith, plaquée contre le torse de l’un des gardes ne cilla point en regardant Strif mourir.
L’énergision et la vue normale se mélangeaient, elle vit trois lueurs rouges quitter le corps des conseillers qui arrêtèrent de s’agiter. Malgré les larmes, l’énergision lui donna une vue parfaite du corps de Strif qui tomba au sol, son âme s’envolant dans les airs avant de s’y fondre.
Du sang avait éclaboussé son visage, il lui sembla que le temps s’était arrêté à ce moment. Elle vit les corps tomber au ralenti lorsque les gardes les lâchèrent.
Tout s’écroulait dans son esprit, elle venait de perdre sa seconde famille, elle s’était attachée à Strif, mais aussitôt ce dernier était mort de la main d’un autre homme. Elle n’avait plus de raison d’être, les humains la dégoûtaient, mais elle devait venger la mort de Strif avant qu’elle ne meure aussi.
Dans un cri, elle se débattit, et sentit la prise sur elle se relâcher. Tout était sombre, et d’un coup tout s’illumina, son corps était en feu, des flammes en jaillirent en un instant pour faire brûler toute la garde du roi. Elle vit le roi s’enfuir et Ronan le suivre tentant de l’aider. À ce moment, une voix retentit dans sa tête, c’était Ronan :
Sors par l’entrée, et va aux écuries, tu devrais facilement trouver Harloi, mon cheval noir, il est plus grand que les autres et le palefrenier ! Harloi te conduira chez moi en sécurité. VA MAINTENANT !
L’enfant, encore sous le choc, suivit ses instructions. Elle sortit en courant entre les agonisants et les gardes qui rentraient en se demandant ce qu’il s’était passé. Elle traversa le petit hall par lequel ils étaient arrivés en évitant les gardes qui ne semblaient pas encore avoir fait le lien entre elle et les cris. En sortant du château, elle entra en trombe dans les écuries mal éclairées, elle repéra rapidement Harloi. Un palefrenier était en train de le sortir d’un box, la selle et le harnais étaient encore en place. La scène au château avait été tellement courte que tous les chevaux n’avaient pas encore été dessellés.
Le palefrenier l’invita à monter sur le dos d’Harloi et donna une claque sur l’arrièretrain du cheval. La bête, effrayée, sortit des écuries à toute allure. Ylith traversa la ville en quelques instants sous les regards ébahis des passants. Les gardes de l’entrée de la ville étaient dos à elle, ils ne l’avaient pas entendue s’approcher d’eux, ils étaient occupés à vérifier une caravane.
Malgré le temps qu’ils eussent mis à faire ce chemin à l’aller, elle eut l’impression qu’un instant avait suffi dans les écuries de Ronan où attendait un enfant de son âge. Celui-ci fit stopper net l’animal, et demanda à Ylith de descendre du cheval. Elle s’exécuta sous le regard intrigué du garçon. Ce dernier lui ordonna de rentrer à l’intérieur de la maison de son père et de l’y attendre.
Elle ne savait pas pourquoi elle le laissait lui donner des ordres, mais elle l’écoutait. Une fois à l’intérieur, la fillette se calma en attendant le garçon. Celui-ci ne tarda pas, et entra discrètement, en jetant des regards méfiants à l’extérieur. Il s’adressa directement à elle :
— Bonjour, je suis le fils de Ronan. Mon père m’a dit que tu arriverais et que tu aurais sûrement faim et que tu serais fatiguée.
Ylith regarda le garçon quelques instants avant que la colère et l’incompréhension ne l’emportent :
— Ton père est un traître ! Et toi tu es un fils de traître, alors je dois partir pour pas que le roi me tue.
— C’est faux ! s’énerva le garçon. Mon père n’est pas un traître ! Il m’a dit qu’il allait t’expliquer lui-même !
La voix de Ronan retentit une fois encore dans l’esprit d’Ylith comme pour faire écho aux paroles du garçon :
Je suis désolé, j’ai dû aider le roi pour éviter qu’il ait des soupçons envers moi. J’ai fait ça pour nous protéger, car il aurait directement envoyé des troupes chez moi, si je n’avais pas gagné sa confiance, et des gardes t’auraient attrapée.
— Tu vois ! Mon père n’est pas un traître, alors tu vas te calmer ! s’exclama le garçon.
— Tu l’as entendu toi aussi ?
— Bien sûr, mon père me parle comme ça que quand c’est grave, et je l’entends toujours quand il parle aux autres comme ça.
— Mais personne ne peut faire ça ! Strif ne m’en a jamais parlé !
— C’est pas le moment de discuter me dit mon père, tu dois te reposer. Va dans ma chambre en haut de l’escalier, je vais te donner les restes de ce qu’on a mangé hier. Papa dit que le reste de la journée va être long pour toi, et que tu ne tiendras pas si tu ne m’écoutes pas.
— J’en ai rien à faire ! Strif est mort, j’ai plus personne !
— Écoute-moi ! cria le garçon avant de reprendre plus calmement, si tu veux vivre il faut que tu m’écoutes.
Tu as encore beaucoup de choses à faire, tu ne peux pas abandonner l’espoir de vivre maintenant. Va te reposer, je reviendrai avant le soir.
Le garçon la regardait étrangement. Elle n’avait pas la force de réagir ni même de comprendre quoi que ce soit. La fatigue physique et celle liée au manque d’énergie s’abattirent sur Ylith aussi violemment qu’un coup de massue. Elle ne pouvait même plus protester ni pleurer Strif. Elle suivit le garçon, mangea et s’endormit dans un vrai lit pour la première fois depuis ce qui lui paraissait être longtemps.

***

L’agitation à l’étage inférieur réveilla Ylith. Elle se leva précipitamment, sur ses gardes. Elle traversa la chambre et ouvrit la porte sans faire de bruit, puis jeta un œil à l’extérieur. Elle vit Ronan s’approcher de la chambre. Elle ouvrit alors la porte en grand et furieuse, sauta sur l’homme en le frappant de toutes ses forces. Ronan prit un coup au niveau du ventre, mais put s’éloigner assez rapidement pour esquiver les autres. Déstabilisé par la force du coup qu’il avait pris, il réussit tout de même à attraper la fillette et la plaquer contre son torse pour l’empêcher de bouger. Ylith s’écria :
— T’es qu’un menteur ! Strif et les autres sont morts par ta faute ! Tu avais dit qu’on allait nous écouter !
Ronan la resserra son étreinte sur elle et lui répondit d’une voix puissante :
— Ce qui est arrivé ne dépendait pas de moi. J’ai essayé de vous aider parce que votre cause me semblait juste, mais notre roi en a décidé autrement, alors que je ne pouvais pas anticiper cette réaction. Ce roi vient à peine d’être couronné, et je le pensais plus sage que son père. J’aurais pourtant dû me douter qu’il cachait son jeu en se faisant passer pour quelqu’un de bon, tout ça pour accéder au trône.
Ronan soupira et desserra son étreinte pour qu’Ylith puisse bouger de nouveau :
— J’ai été obligé de l’aider afin de gagner du temps pour pouvoir te cacher. Si j’avais su, je ne vous aurais jamais emmené le voir, mais ce qui est mort ne peut revenir, et le passé est déjà écrit. On ne peut rien effacer.
— Mais je m’en fiche de vivre si Strif est mort. Je n’ai plus personne, ma famille a été tuée par les ombres, je préfère mourir maintenant, geignit l’enfant.
— Je suis désolé pour toi, aucun enfant ne devrait vivre ça. Ton heure n’est pas venue, tu as un rôle très important à jouer, Strif en était certain pour m’en avoir fait part, et je persiste à croire qu’il avait raison. Tu dois honorer sa mémoire et vivre pour sauver ce monde.
— Mais je ne veux pas !
Ronan soupira une fois de plus et sembla se faire violence :
— Tu as été choisie pour ça, et tu ne peux pas reculer. Ta vie à un sens, même si elle te semble trop difficile et tu dois l’accepter. Si tu ne vis pas, tu vas condamner toute la population d’Aldor. Maintenant, calme-toi, j’ai encore bien des choses à te dire et un ami à te présenter.
Ronan déposa la fillette au sol et descendit l’escalier avec elle. Ylith s’était calmée, Ronan n’était pas un traître. Tout lui semblait ridiculement insignifiant, elle pouvait choisir entre la vie et la mort, et tout un peuple ne tenait qu’à ce choix. Elle pouvait être égoïste et en finir de suite, alors Aldor s’éteindrait. Elle avait en elle un sentiment de puissance inouï, alimenté par le fait qu’elle était dotée d’une énergie hors du commun. Elle pouvait défier la malice du destin et le prendre de court en se donnant la mort. Cela pourrait montrer au monde son chagrin.
Mais la raison s’imposa, elle devait écouter Ronan, elle accepta de surmonter bien d’autres dangers et malheurs si elle pouvait sauver Aldor, et peut-être avoir une fin de vie tranquille. Elle savait que Ronan s’était forcé à lui parler comme il l’avait fait, mais le sens de ses paroles l’avait percutée de plein fouet. C’était ce que pensait Strif, mais qu’il n’osait lui imposer à cause de son jeune âge et de son attachement pour elle.
En arrivant dans la pièce principale, Ylith vit un homme avec un luth. Il attendait assis à côté du fils de Ronan et discutait avec lui, derrière la table située au centre de la pièce. Ronan invita l’enfant à s’assoir, et commença les présentations :
— Erron, voici la petite. Ylith, voici Erron, mon ami barde. Tu vas partir avec lui pour pouvoir fuir les gardes du roi…
— Mais je ne le connais pas, je ne peux pas ! coupa Ylith.
— Tu vas très bien t’entendre avec lui, il a beaucoup de choses à t’apprendre, et c’est le seul qui puisse t’aider. D’ici peu, la garde arrivera chez moi, certains t’ont vu t’enfuir avec mon cheval.
— Pourquoi c’est le seul qui peut m’aider ? Je n’ai qu’à fuir toute seule, je l’ai déjà fait quand ma famille s’est fait tuer.
— Justement, avec tous les gardes à tes trousses tu ne pourras aller bien loin, ce n’est pas comme les ombres qui n’avaient rien en particulier contre toi.
— Pourquoi lui peut m’aider et pas toi alors ?
— Écoute-moi bien, tu comprendras et il faut faire vite. Je vais t’expliquer pourquoi et comment je peux communiquer à distance. Dans notre monde, il y a cinq signes qui guident nos sens. En fonction des étoiles qui sont dans le ciel, et donc de la période où l’on naît, l’un de nos cinq sens devient plus puissant que la normale. Cela n’est pas connu du grand monde, cela fait quelques cycles qu’on en parle, mais peu savent exactement comment fonctionne ce Sens. Certains en connaissent l’existence, d’autres comment déterminer quel est ce Sens, et seuls ceux qui s’y sont réellement penchés en savent toute la puissance et comment l’utiliser.
Ronan regarda Erron comme pour faire comprendre à Ylith qu’il était l’une de ces personnes.
— Le Sens qui me caractérise est l’Ouïe, je peux tout entendre, les moindres pensées de chacun, et mon maître qu’est Erron m’a entraîné au Sens. J’ai pu te faire entendre mes pensées, et me faire parvenir les tiennes. Tant que tu resteras avec lui, il t’aidera à améliorer ton Sens et à mieux te comprendre, ainsi que ce qui t’entoure.
— Je vais aussi t’enseigner l’art de la musique et l’escrime pour te défendre sans avoir recours à l’énergision. Ce sont deux moyens d’affûter l’esprit et de mieux comprendre son être. Je pense que cela te sera utile aussi bien pour le Sens que pour l’énergision, annonça Erron d’une voix grave, mais douce.
— J’aimerais bien ! répondit Ylith, avec un imperceptible sourire.
— Avant que l’on fasse nos adieux à Ronan et Arion…
— Arion ? Coupa Ylith tristement. Mon frère s’appelait Arion.
Tous les regards s’assombrirent, cela voulait dire que même Arion était au courant de son histoire. Ylith n’avait rien à cacher, mais elle était gênée que tout le monde en sache autant sur elle alors qu’elle n’avait jamais raconté son histoire en personne à Arion et Erron.
— Avant que nous partions, il faut que tu me dises ton âge, pour savoir quel est ton Sens, car dès notre départ l’enseignement débutera, et cela peut toujours être utile à Ronan.
— J’ai dix étés, je suis née le jour même de la première lune de mon premier été.
— Très bien ! Une Observatrice, j’en connais quelques-uns, et ça colle bien avec l’énergision.
— Même si je ne suis pas comme vous, vous pourrez m’entraîner ? demanda Ylith, pleine d’espoir.
— Bien sûr, d’ailleurs nous allons commencer notre première leçon aujourd’hui. Mais avant de partir, il va falloir saluer nos amis.
Tous les derniers événements semblaient s’être déroulés à une allure telle qu’elle se croyait dans un rêve. La révélation de son don pour l’énergision, l’arrivée des elfes à Meridina, leur mort, sa fuite du château et maintenant son départ de Meridina. Tout s’était passé en une journée et la soirée n’était pas encore entamée.
Les adieux furent brefs, Ylith se montra distante avec Arion, et serra à peine Ronan, alors qu’Erron et lui se firent une accolade chargée de respect mutuel. Erron était venu avec deux chevaux, sur demande de Ronan.
Le vieil homme raconta à Ylith qu’il était de passage dans un des villages de Meridina, que malgré sa tendance à fuir la capitale, Ronan lui avait annoncé qu’une personne importante l’y attendrait. Il s’agissait d’elle, et une fois au courant des principaux éléments la concernant, il avait acheté un petit cheval pour elle. Cela expliquait la petite bourse que Ronan venait de lui donner.
La porte de la maison de Ronan se referma puis Ylith et Erron partirent à cheval sans perdre de temps. Le vieil homme semblait heureux de sa compagnie, il rit alors qu’Ylith lui demandait comment il allait s’y prendre pour lui apprendre l’escrime étant donné qu’il n’était plus tout jeune.
Ils passèrent la soirée dans une auberge miteuse, le plus loin de la capitale où ils purent aller avant que la nuit ne tombe. Selon Erron, c’était un endroit sûr, personne n’irait les chercher ici, et l’aubergiste n’avait pas de sympathie envers le roi. Ils logèrent dans la même pièce, une petite chambre au premier étage. La chambre n’avait pour seuls meubles qu’un grand lit et un chevet. L’éclairage était faible et le bois noir qui rendait sombre la pièce signifiait que l’auberge fut construite avant Meridina. Erron posa son luth contre le mur et ses affaires dans un coin de la pièce. Il s’adressa à Ylith qui l’écouta attentivement :
— Avant de commencer les leçons, je vais t’exposer notre plan. Demain dès l’aube nous partirons vers l’est, il y a une ville nommée Varsk à une demi-journée de cheval. Nous irons acheter des provisions en premier lieu dans cette auberge, puis une fois arrivés à Varsk, nous achèterons des vêtements et le strict nécessaire pour toi. Il va falloir t’habiller de sorte que l’on ne remarque pas que tu viens d’ailleurs. Nous repartirons de Varsk après le repas. Puis pendant les six cycles à venir, nous parcourrons les villes du sud-est de Meridion, en achetant nos repas et un gîte en chantant pour les tavernes et auberges. Ça te semble peut-être étrange, incertain comme train de vie, mais tu t’y feras vite.
— J’ai passé quelques lunes seule dans la forêt. Si je dois faire moins d’efforts pour avoir un lit et un repas ça ne me gêne pas.
— Tant mieux, ta débrouillardise t’aidera. Tu devras devenir une barde pour vivre comme ça, je t’enseignerais nos premiers chants communs sur la route demain. Lorsque tu en connaîtras assez, et si ta voix se trouve faite pour cet art, on pourra se séparer pour faire nos chants et avoir plus d’argent à nous deux à l’avenir. Dans six cycles, nous retournerons à Meridina chez Ronan. D’ici là, il aura pu porter les nouvelles et notre plan aux elfes. Le Peuple saura écouter Ronan lorsqu’il leur annoncera la mort de tes amis. Les elfes trouveront certainement quoi faire de ton pouvoir et te donneront peut-être une mission des plus importantes.
— Pourquoi six cycles ?
— Parce que tu es encore une enfant. À ce moment-là, tu seras enfin devenue une adulte, nous ne pouvons pas envoyer un enfant se mettre en danger, alors que dans six cycles tu seras assez grande pour prendre toi-même tes décisions par exemple.
Ylith s’en doutait, mais elle préférait en être sûre. De toute façon, elle ne se sentait pas prête de se jeter dans le gouffre de l’inconnu et de l’inquiétude qui l’attendait. Elle pourrait aussi s’entraîner à l’énergision et en explorer les possibilités. Erron sembla avoir lu dans ses pensées, car il y répondit :
— C’est aussi pour l’énergision que nous préférons te laisser tant de temps. Ce n’est pas dit que nous croisions quelqu’un capable de te l’enseigner sur la route, il va sûrement falloir que tu prennes ton temps pour l’étudier par toi-même.
— Et Ronan ne peut rien m’apprendre ?
— Je crains que son énergision soit aussi basique que la tienne malgré le temps qu’il a pu y consacrer auparavant. Il n’a jamais eu de maître et il a dû tout apprendre par lui-même.
— C’est pas grave tant que je ne suis pas seule. Tu m’accompagneras pour ma mission avec Ronan ?
Ylith plaçait sa priorité dans la compagnie, alors que Strif n’était plus, elle avait cru un moment qu’elle allait encore se retrouver seule. Mais Erron avait eu un don pour gagner sa pleine confiance en si peu de temps. Il était plus jeune qu’il ne le paraissait, elle pouvait le voir à la fluidité de ses mouvements, et sa manière de lui parler, sa franchise lui plaisaient. Il avait un sourire joyeux même quand il disait des choses importantes, ce qui réchauffait le cœur d’Ylith.
— Je ne te suivrai pas pour la suite, car je me ferais trop vieux. Surtout, je ne pourrais pas t’aider étant donné que je ne peux pas utiliser l’énergision. Pendant tout ce temps, je ferais tout pour perfectionner ton Sens et ton habileté avec les armes. Mais Ronan viendra avec toi. Puis ne t’en fais pas, je ne te lâcherai pas du jour au lendemain ! Ylith grogna pour montrer qu’elle n’avait pas envie de se séparer de qui que ce soit, mais elle passa à un autre sujet, s’interdisant de penser à une autre séparation :
— Tu sais quelle mission on va me donner ?
— Si ton ami Strif avait raison, tu devras repousser le mal venant des terres d’Ombre. Tu as pu remarquer ou au moins entendre que les ombres s’avancent dans nos terres. Jusqu’à maintenant, c’était extrêmement rare, mais les ombres semblent passer plus aisément au travers des troupes postées près de la frontière. Même si ce n’est pas encore un phénomène qui arrive tous les jours, ils font quand même de plus en plus de victimes.
— Et comment je vais devoir faire ? C’est aussi parce qu’on ne sait pas que ça va prendre longtemps ?
— Oui, mais Ronan te mettra au courant lorsqu’on le reverra. D’ici là, il faudra rester loin de lui, car des soupçons vont être élevés le concernant, et plus loin on est de la capitale, mieux c’est pour nous. Quoi qu’il en soit, tu es un espoir pour nous, car si j’en crois Ronan, ta puissante énergision pourrait contrer cette force qui pousse les ombres à naître de plus en plus nombreux.
Ylith sentit un fardeau immense se poser sur ses épaules. Elle s’inquiéta du fait que la mort la guettait et qu’elle n’aurait sans doute jamais plus de famille à force de séparations et de morts. L’homme l’apaisa en prenant sa main dans les siennes et en la serrant contre lui. Elle lui dit alors :
— Commençons les leçons maintenant, Erron.
— Très bien, répondit-il, comme tu le sais, nous avons cinq sens, et tu es une Observatrice, donc ton Sens est la Vue. Elle peut servir à chasser par exemple, en te permettant de voir ce qui t’intéresse, comme un gibier caché dans un buisson, ou simplement à pouvoir voir et mémoriser chaque détail visuel de ce qui t’entoure. Elle peut avoir d’autres avantages, mais je ne les connais pas tous.
— C’est tout ? répondit l’enfant, pressée de maîtriser la Vue.
— Ce n’est qu’une courte présentation de ton Sens, nous allons approfondir au fur et à mesure que tu t’amélioreras.
Erron fit comprendre à Ylith qu’elle devait se détendre et se concentrer. Ylith s’assit en tailleur et respira à pleins poumons tout en fermant les yeux. Erron attendit quelques instants avant de rompre le silence :
— Commençons. Tu dois faire le vide dans tes pensées, te concentrer sur le lien entre tes yeux et ton esprit. Respire profondément et laisse la paix t’envahir. Ne fixe rien avec tes yeux.
Après un long moment à essayer de trouver le calme intérieur, Ylith finit par se détacher de ce qui l’entourait par ses sens autres que la vue. Elle avait compris qu’il ne fallait pas se concentrer à ne pas penser, car c’était impossible. Elle ne s’imaginait pas capable de pouvoir évacuer toutes ses émotions et ses pensées, mais elle pouvait au moins les mettre au second plan de son esprit et vider le reste. Elle ouvrit les yeux et son regard se perdit dans le vide.
— Bien, maintenant, imagine que tu mettes toute ton énergie, et non ton énergision, dans tes yeux. Ne fais surtout pas appel à tes pouvoirs d’énergision, ça ne t’aidera pas. Nous allons commencer par un exercice simple. Regarde par la fenêtre et dis-moi de quelle couleur sont les chevaux dans les écuries. Pas les nôtres, mais ceux des autres clients, et donne-moi leur nombre ainsi que chaque détail de leur robe, de leur crinière.
Ylith sentit une pression s’exercer sur ses yeux, elle l’ignora. Elle regarda par la fenêtre. Il faisait noir à l’extérieur. Elle imagina de nouveau qu’un flux d’énergie se dirigeait vers ses yeux. La pression se fit plus forte, mais pas assez pour la déconcentrer. Elle vit les écuries s’éclairer d’une lumière pâle et faible dans le centre de sa vision. Elle décrivit ce qu’elle voyait :
— Je vois cinq chevaux, mais je n’arrive pas à voir leur couleur, tout est pâle.
— Bien, déjà tu peux éclaircir ta vision. Réessaye, et imagine-toi que des couleurs prennent le même chemin que le flux d’énergie entre ton être et tes yeux.
Elle obtempéra, et de pâles couleurs s’offrirent à sa vue à l’extérieur. Il y avait trois chevaux bais, un gris, et le dernier était trop loin pur qu’elle puisse voir sa couleur distinctement. Elle en fit part à Erron qui répondit :
— Tu as un don certain pour l’énergision, mais en ce qui concerne le Sens tu restes normale même si tu as tendance à comprendre un peu plus vite que la moyenne. Mais attention, ce n’est pas une mauvaise chose ! Maintenant, imagine que l’énergie dans tes yeux sorte de ceux-ci pour se coller à la fenêtre.
Cela prit un court instant, mais elle put observer comme à travers une loupe les écuries. Dans un même temps, la pression commença à devenir de plus en plus douloureuse, et elle ne put voir la couleur du dernier cheval avant de tout arrêter. Elle se frotta les yeux, la douleur s’en allait lentement, mais elle se sentit très fatiguée.
— Tu veux arrêter ?
— Oui, comme si on m’appuyait sur les yeux, et je suis fatiguée.
— C’est normal, tu ne peux pas faire mieux pour le moment, tu apprends très vite. J’ai utilisé mon Sens pour éclaircir tes idées et te faire savoir comment penser et ressentir ton Sens. Demain, tu devras te débrouiller sans mon aide, car c’est ainsi que tu apprendras le mieux. Mais il te faudra plusieurs lunes pour y arriver aussi bien que ce soir et peut-être un cycle de plus pour voir clairement les choses.
Ylith était dépitée, les leçons d’énergision s’étaient déroulées à grande vitesse, ils n’avaient eu besoin de quelques jours, Strif n’en était pas revenu de la rapidité avec le quelle elle avait avancé dans l’enseignement de l’énergision. Tandis que cette fois-ci, il allait lui falloir un temps conséquent pour avancer dans les leçons. La sensation de supériorité qu’elle avait depuis quelque temps s’estompa et laissa place à un autre sentiment.
— Ce que tu ressens est l’humilité. C’est une bonne chose que tu commences à en faire preuve dès maintenant, tu aurais pu devenir un de ces enfants qui se croient au-dessus de tout le monde. Mais tu n’es pas mauvaise pour le Sens, tu es simplement normale de ce côté même si je pouvais m’attendre à mieux. Quoi qu’il en soit, il n’y a rien de négatif à redire sur ce premier essai, tu t’en es bien sortie !
— Merci, répondit timidement Ylith.
— Va te reposer, tes yeux iront mieux à ton réveil. On reprendra l’exercice demain, en t’entraînant la douleur disparaîtra.
En voyant Erron s’allonger sur le sol, Ylith demanda :
— Tu n’as pas de lit ?
— En vois-tu un autre dans cette pièce ?
— Non, mais tu peux prendre une autre chambre.
— Il vaut mieux que je veille sur toi et puis j’ai l’habitude de dormir par terre, je ne préfère pas dormir à côté de toi, on pourrait se faire des idées et ça te gênerait sûrement.
Ylith fut trop fatiguée pour poser d’autres questions, elle acquiesça en se disant qu’elle avait un grand lit pour elle seule qui n’attendait que son repos. Elle s’enroula dans ses couvertures et se mit en boule. Elle s’endormit d’une traite.
Comme prévu, ils partirent au lever du soleil pour entamer une longue journée à chevaucher. Ylith se sentit agréablement bien, encore qu’elle n’eut jamais monté de cheval avant la veille et que cette fois-ci elle allait y passer la journée. Sa monture avait fait preuve de patience et avait été accueillante la veille, mais elle avait peur de mal faire et de blesser la bête.
Erron entama leur voyage en apprenant son premier chant à Ylith afin qu’elle pense à quelque chose qui ne soit pas négatif. Il s’agissait d’un chant héroïque, le Guerrier d’Ombre. De cet air émanait une impression de tristesse mêlée à un chant guerrier. Ylith l’aimait bien.


Il naquit dans une blanche campagne,
Seul, entouré d’ombres,
Un froid matin d’hiver,
Il dut se battre pour la lumière.

C’est haut comme deux pommes que son destin prit vie,
Il n’eut jamais connu aucune famille,
Le fer fut son seul compagnon,
C’est par lui qu’il vécut, mais aussi qu’il périt.

Tout commença au royaume d’Ombre,
Encore et encore il se battit,
Les ombres ne connaissaient le répit,
Et sa bataille n’avait de fin.

C’est haut comme deux pommes que son destin prit vie,
Il n’eut jamais connu aucune famille,
Le fer fut son seul compagnon,
C’est par lui qu’il vécut, mais aussi qu’il périt.

Arrivé au cœur des terres obscures,
Seul contre le mal, il ne cilla point,
Acceptant son destin tragique, sauvant Aldor,
Il mourut en tuant le mal.

Ylith 26/08/2017 17h09

Chapitre 5




Il restait peu de temps avant leur départ pour la ferme de Ronan. Ylith ne voulait pas en parler et Erron semblait penser comme elle. Ils avaient vécu pas loin de six cycles ensemble à voyager et chanter pour se loger. En plus de cela, les leçons de Sens et d’escrime avaient aidé à tisser un lien fort, unique entre eux. En dehors de tout cela, Erron avait été comme un père pour elle, il était sa seule famille. Il lui avait appris la vie, s’était occupé d’elle lorsqu’elle n’allait pas bien, tant physiquement que moralement. Il avait fait de son mieux pour l’éduquer correctement et la mener sur le droit chemin. Ils avaient en outre eu de nombreux fous rires, de nombreuses disputes et de longues discussions. Tout se prêtait à une relation normale entre un père et une fille, seul le lien du sang les en séparait timidement.
Elle avait pu voir la veille encore des avis de recherche décrépis indiquant son portait, ainsi que son prénom. Mais son bref passage à Meridina n’avait pas permis à la garde de reproduire des traits fidèles aux siens. Elle avait grandi, son visage n’était plus le même que sur les portraits. Il semblait plus touché par des origines elfes qu’auparavant. C’était à cause de l’énergision qui affinait ses traits au fur et à mesure qu’elle l’utilisait. Mais avec le voyage, sa peau s’était hâlée, ce qui lui permettait de mieux cacher ses liens avec l’énergision et le Peuple.
Elle était presque femme faite tandis qu’Erron commençait à prendre de l’âge. Pourtant il demeurait en lui une force et vigueur que beaucoup pouvaient lui envier. Mais ce n’était pas sans douleur après leurs entraînements. Il se plaignait rarement, pourtant Ylith voyait dans sa posture que son dos et ses articulations le faisaient souffrir.
Ylith avait aussi gagné du muscle avec les entraînements d’escrime. Elle s’était vite rendu compte grâce à son agilité que son arme de prédilection était la double lame. Elle s’était procuré pour l’entraînement une lame courte et large, aussi longue que son avant-bras, et une autre plus longue de deux mains, mais plus légère et courbée, semblable aux sabres utilisés chez les Elinois. Erron aussi en possédait un, il n’aimait pas parler de son passé, mais avait avoué une fois avoir voyagé chez eux et ramené cette arme et tout un tas de techniques qui y étaient liées.
En plus de son Sens qui s’était grandement amélioré, la voix d’Ylith était devenue celle d’une barde de renom. Elle s’était fait une réputation proche de celle d’Erron dans les petits bourgs qu’elle avait visités le dernier cycle. Elle en était heureuse, mais aussi cela l’inquiétait. Ils avaient espéré qu’aucune rumeur à son sujet n’ait atteint la capitale ni les villes avoisinantes afin qu’Ylith reste en sécurité. La rumeur d’une jeune femme aux traits elfes, bien que hâlée, vagabondant dans le royaume, pouvait arriver aux oreilles du roi et elle n’y comptait pas.
Ylith et Erron ne chantèrent pas séparément ce soir-là, comme la veille ils avaient déjà assez d’argent pour se loger dans le même établissement, mais un petit complément n’était pas de refus, et ils préféraient passer du temps ensemble tant qu’ils le pouvaient avant d’être séparés pour la quête d’Ylith. Ils entamèrent le Guerrier d’Ombre en cœur avec les autres occupants de l’auberge. Erron lui avait laissé le choix et c’était cette chanson qu’elle avait voulu chanter. C’était un de leurs derniers chants qu’ils allaient faire ensemble alors elle voulait profiter d’être avec lui tant qu’elle le pouvait, d’autant plus que leurs voix s’harmonisaient dans le sens de la musique, renforçant le côté tragique des paroles.
Pendant leur chant, Ylith vit à travers la fenêtre des gardes se poster à l’extérieur du bâtiment, armés de torches, la main restant sur le pommeau de leurs épées. Tout en chantant, elle prit la main d’Erron dans la sienne pour qu’il lise ses pensées et voie ce dont elle venait d’être témoin. Erron lui annonça avec son Sens :
C’est étrange, ce sont les mêmes depuis hier soir, ils nous suivent.
— Cette fois, ils ne se contentent pas de boire un coup en nous observant dans un coin de la pièce. Ils ne veulent pas que quelqu’un s’échappe. Ils n’étaient que deux hier, là ils sont une demi-douzaine. Les deux qu’on a déjà vus arborent la tenue de la garde royale aujourd’hui.
— Croisons les doigts, il ne faut pas qu’il s’agisse de nous, ne montre pas que tu leur prêtes attention.

Les deux gardes rentrèrent dans l’établissement l’air sérieux. Ils discutèrent avec l’aubergiste quelques instants et s’approchèrent, méfiants, des deux bardes toujours en train de chanter. Ylith savait qu’Erron avait écouté ce qu’ils s’étaient dit, il avait un don pour chanter et écouter avec son Sens en même temps. Il l’informa de ce qu’il avait entendu :
— Ils ont demandé à l’aubergiste qui on était. Il nous connaît bien et nous apprécie, pourtant il n’a pas hésité à donner nos noms de barde. Même si ce ne sont pas nos vrais noms, ils vont vite faire le rapprochement avec toi.
— Ça sent mauvais, on doit se préparer à fuir. On ne doit pas créer de combat, sinon on peut être sûr que nous ne passerons pas inaperçus si jamais on réussit à s’échapper.
— Tu as tes armes à portée de main ?
— Non, j’ai laissé mon sabre à l’étage, je n’ai que ma lame courte accrochée dans mon dos.
— J’ai mon épée à côté de moi, si ça s’annonce mal, fuyons par-derrière.
— Il y a un garde, mais la porte n’a pas été barricadée ni fermée.

Ylith avait utilisé usé son Sens pour regarder à travers la porte, sa voix avait faibli pendant un instant, mais elle ne s’était pas laissée déconcerter.
Nos chevaux sont encore attachés, dit-elle, le palefrenier ne s’en est pas encore occupé, il discute avec un garde à l’arrière.
— Très bien...

Les deux gardes plus qu’à quelques pas d’eux leur annoncèrent en se tendant, prêts à leur sauter dessus :
— Sur ordre du roi, Ylith l’elfe et toute personne en sa compagnie doivent être arrêtés, je…
Ils n’eurent pas le temps de finir, Ylith et Erron, entraînés à cette éventualité tout le long de leurs voyages, sautèrent de leur chaise haute en arrière en un mouvement et longèrent le mur du fond en courant, puis ils ouvrirent la porte qui s’offrait à eux. La porte claqua contre le mur sous la violence du coup d’épaule d’Erron. Ylith poussa au passage le garde posté à l’extérieur, il les regardait courir à toute allure en direction de leurs chevaux, ébahi alors qu’il se redressait. Il n’était visiblement pas assez préparé à cette éventualité, il était encore jeune, on lui avait donné la garde de la porte arrière, car on ne le pensait peut-être pas assez expérimenté pour les autres tâches visant à leur capture.
Ils eurent le temps de se mettre en selle et de sortir de l’autre côté des écuries à cheval lorsqu’ils entendirent des hurlements retentir derrière eux.
— Ils ont des archers ! cria Erron contre le vent, inquiet.
— On sera bientôt hors de portée, on doit faire au plus vite possible, ils sont en train de...
Le Sens d’Ylith lui permit voir au loin une flèche décochée voler de plus en plus près d’eux, puis une seconde. Elle avait été visée, mais ils s’étaient légèrement déportés sur le côté au moment où les flèches étaient tirées. Ils avaient de grands arcs qui leur permettaient de tirer d’aussi loin. Les flèches se rapprochaient dangereusement d’eux. Elle se pencha pour pousser Erron en lui criant de se décaler. Il eut à peine le temps de tourner la tête pour voir l’effroi d’Ylith. Une des deux flèches se ficha dans son bras, près de l’épaule, l’autre le manqua de peu. Erron lâcha les rênes de son bras blessé, et poussa un cri de douleur. Il serra les dents et dit à Ylith :
— Ne te préoccupe pas de moi, on s’arrêtera plus tard quand on sera sûrs qu’ils ne pourront pas nous rattraper. On a de la chance, les collines et la nuit tombante vont nous permettre de fuir efficacement.
— Tu tiendras le coup ?
— Je crois, oui, je ne perdrai pas beaucoup de sang tant que la flèche reste telle qu’elle est dans la blessure. Elle ne s’est pas cassée. J’ai un mal de chien, mais je pourrais continuer jusqu’à l’aube s’il le faut.

Ylith continua de vive voix, elle ne voulait pas qu’Erron se fatigue à utiliser son Sens pour l’entendre parler. Mieux valait qu’il l’utilise pour parler et qu’il s’économise quand elle prenait la parole.
— Les gardes ne nous suivent pas, ils n’ont pas eu le temps de tous se rejoindre, ils ne disposaient que de deux chevaux, ceux des gardes d’hier, mais ils ne sont pas taillés pour la course, contrairement aux nôtres. Ils sont hors de vue, heureusement que les chevaux appartenaient aux deux gardes royaux. Les soldats locaux étaient les quatre épéistes, les deux autres n’avaient pas le temps de monter vu qu’ils tiraient, et leur armure était trop lourde pour qu’ils aient une chance de nous rattraper.
— Il va falloir ruser, car ils vont tenter de nous pister dès que le jour le leur permettra, même si le pistage n’est pas un point fort de la garde. On s’arrêtera quand les chevaux n’auront plus assez de forces pour continuer. On est partis par l’est, donc on va faire une fausse piste dans cette direction et prendre au nord. Une rivière court le long de ce chemin, continuons encore quelques moments notre route vers l’est, puis faisons demi-tour dans la rivière. On va la remonter assez de temps pour qu’ils aient du mal à s’apercevoir qu’on l’a remontée à contresens. Les collines nous aideront à nous cacher de leur vue au loin le temps qu’il fasse trop sombre pour qu’ils puissent voir au loin. Puis on ira vers le nord, à la ville la plus proche. En comptant une pause, on y sera peu après le lever du soleil. J’ai un très bon ami là-bas, il pourra te forger une nouvelle lame s’il n’en a pas déjà et nous accueillir le temps qu’on mette au point un plan efficace.
— N’en dis pas plus, économise-toi tant que nous n’avons pas besoin de parler.
— Tu sais bien que ça ne me coûte presque rien.
— Oui, mais il faut mettre toutes les chances de notre côté. Tu es devenu moins à cheval sur ce genre de choses en vieillissant, sourit Ylith.
Malgré le trait d’humour d’Ylith, Erron resta sérieux. Il semblait se fatiguer de plus en plus à cause de sa blessure, pourtant il refusa de s’arrêter aussi rapidement alors qu’Ylith voulait faire une pause pour en prendre soin. Ils devaient s’en tenir à ce qu’ils avaient prévu plus tôt. Ils passèrent une grande partie de la nuit à fuir, usant du sens d’Ylith pour chevaucher dans le noir, puis ils s’arrêtèrent quelques heures avant le lever du soleil dans un bosquet isolé. Ils ne restèrent que le temps nécessaire pour que les chevaux récupèrent et soient prêts à repartir de plus belle.
Il ne leur restait plus beaucoup de temps avant d’atteindre la ville la plus proche, le soleil commençait à se lever et Ylith pouvait apercevoir un amas de maisons en pierres. La ville se situait sur un plateau, le terrain totalement plat était trompeur, la ville était plus grande et vieille qu’elle ne laissait paraître à première vue. Elle s’étendait telle une flaque d’eau, large, mais peu haute, car peu de bâtiments avaient un étage, et des vestiges de murailles la contournaient. Lorsqu’Ylith se tourna vers Erron pour voir s’il allait bien, elle le vit couché sur son cheval, les bras ballants.
— Erron ! cria-t-elle en s’approchant de son compagnon, inquiète.
— Ne t’en fais pas, mon ami dans Cilyrca pourra nous aider, dit Erron en tentant de se redresser. Les gardes ne sont pas au courant de qui nous sommes. Ils ne te reconnaîtront pas et nous laisseront passer si tu leur annonces que tu viens ramener un coursier du forgeron Aldur. C’est un homme populaire là-bas, il a assez rendu service aux gardes pour qu’ils ne se doutent pas de quoi que ce soit.
— Mais tu ne peux pas continuer de chevaucher, tu perds trop de sang, tu vas finir par mourir !
— Non, ce qui me fait tant souffrir n’est que le poison qui enduisait la flèche que je me suis prise.
— Ils avaient préparé leur coup, lâcha Ylith en colère.
— On ne doit pas perdre de temps, une fois arrivés, demande aux gardes la direction pour aller chez le forgeron, ils ne doivent surtout pas nous accompagner.
Ils arrivèrent peu de temps plus tard à la porte située à l’est de la ville. Erron virait au blanc, sa monture ne faisait que suivre celle d’Ylith. Elle devait se dépêcher où il risquait de mourir. En arrivant à la porte de la ville, des gardes mal réveillés les arrêtèrent, méfiants :
— Que font une demoiselle et un cadavre à cheval dans cette région ? Le cimetière de Cilyrca est réservé aux Cilyrcans !
— J’ai trouvé cet homme sur ma route, je comptais me rendre chez Aldur le forgeron pour une commande, et il s’est avéré que cet homme est un de ses coursiers. Il m’a demandé de le ramener chez son employeur.
— Sa tête ne me dit rien, annonça le second garde, peut-être un vieux en fin de vie qui cherchait des sous pour s’acheter une petite chambre, mais son visage me revient pas. On doit vérifier que vous n’êtes pas des brigands, vous représentez le type même des malfrats cherchant à mettre à sac une quelconque boutique de la ville une fois les torches éteintes.
Ylith voulut utiliser la crainte des bandits en sa faveur, elle n’avait pas besoin de donner de détails qui pouvaient tourner en sa défaveur :
— Je ne sais rien de sa vie, mais ce dont je suis certaine c’est que cet homme va mourir, il perd tout son sang. Ne le voyez-vous pas ? Il n’est pas capable de chevaucher, alors quel mal pensez-vous qu’il soit capable de faire à cette ville ?
Les gardes la regardèrent, perplexes :
— Je ne me souvenais pas qu’Aldur ait un coursier d’un tel âge, vraiment.
— Il vous suffira de vérifier auprès de lui que cet homme est son coursier, mais par Dün, ne le laissez pas crever ici ! M’est avis qu’il n’appréciera pas que vous ayez laissé mourir un de ses serviteurs.
Elle avait touché juste, tout soupçon de méfiance disparut de l’attitude des gardes :
— Très bien, on vous laisse passer, je ne veux pas de problèmes avec Aldur ! Nous pouvons vous escorter jusqu’à chez lui, répondit l’un des gardes l’air grave.
Si cet Aldur était considéré comme quelqu’un de bien et d’important dans cette ville, autant en profiter. Il fallait qu’elle tente sa chance même si ces gardes n’étaient pas à prendre pour des idiots.
— Non, répondit sèchement Ylith, vous allez me ralentir, vous n’avez pas de monture. Plus tôt je l’emmène chez Aldur, plus tôt il aura des soins. Vous savez bien l’estime qu’il porte envers ses coursiers, il préférerait que vous ayez tout fait pour ne pas ralentir la sauvegarde de cet homme.
Et avec un signe de compréhension de la part des gardes, elle reprit :
— Pouvez-vous m’indiquer où le trouver ?
— Allez tout droit vers la grande rue qui traverse la ville du nord au sud, une fois que vous y êtes remontez-la vers le nord et prenez la première rue sur votre droite. Vous remarquerez l’enseigne à son nom.
Ylith partit sans demander son reste. La rue indiquée était proche de l’entrée de la ville par laquelle elle était arrivée. Elle vit une enseigne, l’Enclume d’Aldur, au milieu de la rue. Il s’agissait d’un grand bâtiment contrairement au reste des constructions de la ville. Elle s’arrêta devant, un homme massif en sortit aussitôt, l’air inquiet. Il s’adressa directement à Ylith en essayant de ne pas parler trop fort :
— Amenez les chevaux dans les écuries, passez par la grande porte à côté de ma boutique, je m’occupe de lui, rejoignez-moi aussi vite que possible à l’intérieur par la porte de derrière.
— Très bien, je suppose qu’Erron vous a mis au courant de sa venue pour observer un tel empressement de votre part, répondit Ylith.
— Ne prononcez pas son nom ici ! On pourrait nous entendre. Priez pour que le voisinage soit encore endormi. Dépêchez-vous ! Lui intima l’homme.
Ylith s’exécuta, elle rentra dans les écuries du forgeron et referma la grande porte derrière elle. Une fois les chevaux attachés et dessellés, elle entra dans la forge presque en courant. Une voix retentit lui indiquant de monter à l’étage. En haut des escaliers, elle vit une porte ouverte, Aldur l’y attendait assis au chevet d’Erron. En entrant dans la pièce, elle croisa le regard d’une femme qui lui sourit d’un air grave. Aldur lui annonça :
— Assieds-toi ici, Erron m’a dit que tu m’expliquerais ce qu’il se passe depuis les six derniers cycles avant de s’évanouir à nouveau. Profitons-en pendant que ma femme s’occupe de lui. Elle sait quel poison est en lui, on n’est pas sûrs qu’il tiendra le coup. Dépêchons-nous avant son réveil, il faut qu’on puisse prévoir un plan.
Ylith ne perdit pas de temps et commença son récit, la voix tremblante à l’idée de perdre un autre être cher.
Une fois que ce fut terminé, Aldur apporta une infusion à Ylith, la gorge sèche après un long monologue. Aldur profita du silence d’Ylith qui buvait une gorgée pour prendre parole :
— Il ne se réveillera pas de suite, son corps est trop fatigué et le poison gagne du terrain. Ellana va lui administrer un antidote, mais il faut espérer que le poison ne se soit pas trop répandu.
— Il a quand même des chances de s’en sortir ? demanda Ylith avec pitié.
— Je ne veux pas te donner de faux espoirs alors ne t’attends pas à un miracle. Ayant travaillé quelque temps lors de ma jeunesse dans la garde royale, j’ai vu ce poison à l’œuvre trop de fois. Je ne suis pas sûr qu’un homme de son âge ait beaucoup de chances de s’en sortir.
— Merci de votre honnêteté.
Ylith sentit une grande douleur monter en elle en même temps que son esprit s’embuait. Alors qu’Ellana rentra dans la pièce avec un flacon empli d’une mixture brunâtre, Aldur vit la jeune femme résister au sommeil et lui dit :
— Tu vas te reposer, tu en as bien besoin, ce sera le seul répit que je vais pouvoir t’accorder. Si votre fausse piste a fonctionné, tu devrais avoir la moitié de la journée devant toi. Les gardes d’ici me sont loyaux, je vais les prévenir afin qu’au moindre souci te concernant, j’en sois avisé à l’avance. Ça nous permettra d’avoir le temps de retenir les gardes royaux pendant que tu t’enfuis. Ellana te réveillera lorsqu’Erron sera revenu à lui.
— Mais vous m’endormez sans ma permission ! De quel droit…
— Ne proteste pas, la coupa-t-il, je comprends que tu veules rester au chevet d’Erron, mais tu ne peux rien pour lui et la meilleure des choses à faire pour toi c’est de reprendre des forces. Seul Dün sait ce qui va t’attendre en dehors d’ici. Nous allons rassembler des vivres et ce dont tu auras besoin pour ton voyage.
Sur ces mots, et ce malgré toute résistance, Ylith s’enfonça dans un sommeil sans rêves.

***

Lorsqu’elle se réveilla, Ylith se trouvait dans un grand lit, plusieurs couvertures au-dessus d’elle. La lumière de l’extérieur traversait les rideaux. C’était presque la mi-journée, elle avait dû dormir tout le reste de la matinée. Elle posa ses pieds sur le plancher, ce qui le fit craquer, elle entendit alors des pas se rapprocher de sa porte. Elle jeta un rapide coup d’œil à la pièce pour chercher son arme, elle la vit posée dans son fourreau sur une table près du lit. Elle la dégaina et se rapprocha de la porte à pas de loups.
Celle-ci s’ouvrit sur une femme rondouillette du même âge qu’Erron avec des cheveux blonds et frisés attachés en queue de cheval. Elle était vêtue d’un simple chemisier blanc et d’une jupe longue, la femme tenait une assiette pleine et des couverts dans ses mains. Elle ne paraissait pas être une menace, alors Ylith baissa sa garde. La femme n’avait pas été impressionnée de la voir la lame prête à l’attaquer, elle lui annonça :
— L’infusion à bientôt fini de faire effet, en temps normal tu aurais dû perdre de ta vigilance, mais tu es plus coriace que tu en as l’air. Viens avec moi, Erron vient de se réveiller, Aldur n’a pas encore fini de te préparer des affaires.
Ylith sentit les souvenirs lui revenir, Erron, Aldur… la femme qui venait de lui parler était donc était Ellana, elle n’avait guère prêté attention à elle depuis son arrivée chez Aldur, obnubilée par la blessure d’Erron et leur fuite soudaine après tant de temps de répit. Avec les effets de l’infusion qui diminuaient, ses sentiments revinrent au-devant de son esprit, c’est alors qu’elle sentit une grande douleur prendre possession de son être. Elle la refusait, elle ne la connaissait que trop bien et elle voulait à tout prix s’en débarrasser. Mais elle n’y arrivait pas.
Erron était étendu, blanchâtre sur le canapé au milieu de la pièce, les yeux ouverts. À l’entrée des deux femmes dans la pièce il tourna la tête vers elles et annonça d’une voix rauque :
— Ellana, peux-tu chercher ton mari ? J’ai besoin qu’il soit là pour qu’on discute ensemble.
— Oui, je vais vous laisser seuls un instant, répondit Ellana, compréhensive.
Derrière ses airs de ménagère aguerrie, la femme semblait être particulièrement vive d’esprit, elle se laissait s’effacer derrière son mari, mais c’était au plus grand danger de leurs ennemis, si jamais ils en avaient.
— Assieds-toi ma petite, mange tant que c’est encore chaud.
Ylith lui obéit sans broncher et commença à se sustenter alors qu’Erron continua :
— Je n’ai plus beaucoup de temps alors que toi tu en auras besoin. Retrouve Ronan dans sa ferme, comme prévu. Aldur et sa femme ne pourront pas t’aider pendant ton trajet, tu dois n’être qu’un passage dans leur vie, ils n’ont rien à voir avec tout cela et nous les avons assez mis en danger comme ça. Tu vas voyager seule, tu en auras pour plusieurs journées à cheval avant d’arriver chez Ronan. Lui t’accompagnera pour la suite, tu as beau avoir grandi, le monde ne peut quand même pas ne se reposer que sur tes seules épaules.
Ylith avala d’un trait sa bouchée avant de répliquer les larmes aux yeux :
— Mais il ne me connaît pas aussi bien que toi, ça ne sera pas pareil. Je suis tellement fatiguée, mon destin est sûrement lié à l’avenir des hommes alors que je n’ai rien demandé. Le pire de tout c’est que je ne sais même pas ce qui m’attend ! Dès que je m’attache à quelqu’un, je le perds et je dois créer de nouveaux liens pour en avoir au moins un de stable. Je ne suis même pas sûre que les nouvelles personnes à qui je m’attacherais tiendront longtemps à la mort qui est semée autour de moi. Je vais finir par devenir folle à suivre un chemin dont je ne sais rien et où la mort attend à chaque détour. Je ne sais pas où je vais et ce que je dois faire, ni comment accéder au bonheur sans que ce soit mortel pour les autres. Rien d’heureux ne perdure dans ma vie, je n’arrive plus à supporter ça et te voir mourir aujourd’hui n’est qu’un couteau en plus qui s’enfonce dans mon être déjà trop meurtri.
— Le bonheur tu le connaîtras, pas pour toute une vie, mais par fragments, comme tu as pu le vivre en étant petite avec ta famille puis avec Strif ou avec moi pendant ces six cycles. Tu finiras par comprendre que le bonheur n’est autre que les moments simples que tu passes avec les gens que tu aimes. Ce n’est pas une plaine infinie qui s’offre à toi. Même la personne la plus heureuse compte des moments de tristesse et de solitude au cours de sa vie. J’aurais aimé être là pour toi encore tous ces cycles, mais le destin en a voulu autrement. Je ne regrette aucun moment passé ensemble et je suis sûr qu’il en va de même pour toi.
Aldur et sa femme entrèrent dans la pièce à la fin de la phrase, les bras chargés de sacs contenant sans doute des provisions pour Ylith. Ils les posèrent dans un coin de la pièce sans un mot et s’approchèrent d’Ylith et Erron. La jeune femme continua son repas alors qu’Aldur s’adressa à elle :
— Presque tout est prêt, deux sacs de nourriture t’attendent, tu devrais avoir de quoi manger pour aller jusque chez Ronan. Je t’ai préparé une couverture pour que tu ne meures pas de froid au-dehors. Tu sortiras de la ville par le nord et tu prendras la route vers l’ouest au premier croisement.
— Tu n’auras qu’à aller tout droit par la suite, le chemin vers la capitale est simple à partir d’ici, mais tu vas devoir longer les routes à distance et te cacher dans les bois dès que tu peux tout en gardant le cap, dit Erron toujours plus faible.
— Les gardes royaux ont vu ton visage, continua Ellana. Ylith, ils te reconnaîtront sans mal s’ils te voient et je ne serais pas étonnée qu’ils fassent appel à des coursiers pour te trouver et annoncer ta position aux villes sur ton passage. Mais surtout, j’ai peur qu’ils fassent appel à des mercenaires en les alléchant avec une somme importante. Plus ils seront à te poursuivre, plus facile pour eux sera la traque.
— Le roi risque d’être rapidement mis au courant, il va envoyer ses gardes royaux dans toutes les villes. La plupart sont des archers, mais ils maîtrisent aussi l’épée et le bouclier, ils sont l’élite de la garde, si tu les rencontres, ne les sous-estime pas.
Au moment où Ylith acquiesça à ce conseil d’Aldur, on frappa à la porte de l’étage d’en dessous. Le temps se suspendit un instant dans la pièce et Aldur courut vers la porte d’entrée. Ellana prit les provisions et ordonna à Ylith de récupérer un sabre dans l’entrepôt qui se situait sur son chemin pour sortir par-derrière, après avoir fait ses adieux à Erron. Ylith le serra dans ses bras et lui déposa un baiser sur le font.
— Prends soin de toi ma petite, tu vas y arriver, ne t’en fais pas.
— Adieu, Erron, tu as été mon père pendant tant de temps, jamais je ne pardonnerais ce qu’on t’a fait. Si tu croises ma famille dans l’au-delà, annonce-leur que je vais tout faire pour changer ce monde. Quoi qu’il en coûte.
Ylith sortit de la pièce les larmes aux yeux et la mort dans l’âme. Elle ne pourrait même pas assister aux derniers instants d’Erron. Leurs adieux laissaient à désirer, si elle avait eu plus de temps pour y réfléchir elle aurait prononcé d’autres mots pour qu’il s’en aille avec un dernier souvenir d’elle plus heureuse, que son âme ne soit pas tourmentée. Elle n’acceptait toujours pas qu’il puisse mourir, c’en était trop, elle se jura de s’acharner sur le destin plutôt que l’inverse dès qu’elle le pouvait.
Elle descendit les escaliers et vit Aldur qui discutait avec un des gardes qu’elle avait croisés derrière la porte entrouverte. En se déplaçant discrètement pour ne pas se faire remarquer tout en écoutant, elle l’entendit dire : « Tim les a mis sur une fausse piste, mais ils ont commencé à placarder la ville avec des avis de recherche à cinq mille écus pour la tête de la fille. La nouvelle se répand à grande allure », avant de prendre la porte derrière le comptoir du forgeron. Un sabre dans son fourreau était posé à même le sol juste devant la porte de sortie. Ylith s’en empara et ouvrit la porte, son cheval l’attendait, les provisions attachées avec empressement à la selle à côté d’Ellana qui le tenait par les rênes. Elle les tendit à Ylith qui les prit d’une main, l’autre tenant fermement le sabre, et se contenta d’un :
— Fais bonne route, adieu.
Ylith ne répondit que par un hochement de tête, le regard dans le vide.
Le portail à l’arrière des écuries d’Aldur était grand ouvert, Ylith passa par l’ouverture sans demander son reste. Elle se trouvait à un embranchement, à gauche à l’autre bout des maisons se trouvait la grande rue, devant elle se trouvait un pâté de maisons et à droite un second embranchement. Elle espérait longer la grande rue par l’est afin d’éviter les gardes s’il y en avait et arriver à la porte nord de la ville comme lui avait suggéré Aldur. Elle fonça dans les ruelles étroites avec la peur que son cheval ne glisse ou se casse une patte à cause des pavés. Elle qui voulait forcer le destin plus tôt se sentait à cet instant toute petite en espérant que celui-ci lui accorde pour une fois sa faveur.
Elle vit un instant à l’autre bout d’une ruelle menant vers la rue principale deux gardes avec les blasons de la garde royale, il s’agissait certainement de ceux qu’elle avait rencontrés la veille. Ils ne l’avaient pas remarquée et cette simple remarque la conforta dans son idée de partir au plus vite incognito. Tout en continuant, elle espérait tomber sur un convoi marchand au sein duquel se fondre pour sortir de la ville. Toute la garde devait être au courant qu’elle était recherchée, et ce avec une prime à la clef. Aldur ne pouvait désormais plus l’aider malgré son influence face à une garde royale décidée et prête à débourser pour sa capture.
La rue où elle se situait faisait une courbe vers l’ouest et rejoignait la rue principale. La porte nord de la ville ne devait plus être très loin, elle continua sa route sans voir de gardes derrière elle. Elle arriva enfin à la sortie de la ville, aucune caravane marchande ni personne ne sortant de la ville avec qui passer la sortie. Seuls deux gardes croisant leurs hallebardes pour lui bloquer le passage et des passants ne faisant aucunement attention à elle, se massant autour d’un avis de recherche certainement à son effigie. Elle s’arrêta devant les gardes tout en restant sur sa monture.
— Halte là ! Ordonna l’un d’entre eux, on recherche une jeune femme et on nous a dit qu’elle était accompagnée d’un vieillard.
— Vous voyez un vieil homme avec moi ? Dans ce cas, laissez-moi passer !
— Je ne vous ai jamais vu ici et vous avez l’air pressée, je serais prêt à parier qu’on pourra tirer une belle somme avec votre tête, dit l’autre, menaçant. Vous ressemblez presque à la fille de l’affiche.
Une multitude de mensonges traversèrent l’esprit d’Ylith, le garde de gauche, celui qui avait parlé semblait facile à convaincre, mais le second ne l’était peut-être pas. Elle n’arriverait pas à se faire passer encore une fois pour une coursière d’Aldur, mais un semi-mensonge semblerait peut-être assez crédible à première vue pour avoir le temps de réagir. Les villageois ne pouvaient que la voir de dos, ils ne pouvaient pas l’identifier. Tout en utilisant l’énergision pour faire pousser des racines hors du sol afin de bloquer les pieds du garde silencieux, elle répondit à l’autre :
— Je suis venue chercher une lame chez le forgeron Aldur pour mon maître, je suis arrivée tôt en ville ce matin pour l’avoir au plus vite, vous n’avez qu’à vérifier la signature sur la lame, mon maître a payé cher pour en avoir une d’une telle facture, et si rapidement que je n’ai pas de temps à perdre avec vous. Alors, regardez !
Elle tendit la lame dans son fourreau au garde de gauche, et lorsque celui-ci s’approcha elle le frappa de toutes ses forces pour l’assommer. Elle appuya sur ses talons afin de faire partir son cheval, l’autre garde, hébété eut un temps d’arrêt devant la rapidité de l’action et du départ de la jeune femme, puis se reprit et tomba, les jambes bloquées par les racines. Il hurla à l’aide de concert avec les passants alentour pour alerter les autres gardes de la ville. Ylith savait qu’elle allait être vite poursuivie, mais elle comptait toujours se tenir au plan prévu plus tôt.
Sa route la mena en haut d’une colline, c’était un atout idéal une fois de l’autre côté, elle n’avait pas encore vu de poursuivants alors qu’elle entamait la descente, elle allait être hors de leur champ de vision et pouvait changer de direction sans qu’ils ne puissent la voir au loin ni couper à travers les collines pour la rattraper. Au croisement qu’Aldur lui avait indiqué elle prit à l’ouest comme convenu, elle resta sur la route juste assez pour garder de l’avance, le temps que d’éventuels poursuivants arrivent en haut de la colline qu’elle avait traversée, puis elle s’en écarta pour passer entre deux collines à peine assez grandes pour la dissimuler tout en continuant vers l’ouest. Ses poursuivants allaient devoir se séparer au carrefour précédent, le chemin était très utilisé au vu des nombreuses marques de sabots, ils perdraient trop de temps à chercher ses traces à elle parmi les autres. Le nombre de personnes à affronter allait en être réduit.
Elle se parait aussi à toute éventualité, elle craignait que le message qu’une fugitive dont la tête était mise à un prix aussi conséquent aille attirer beaucoup de mercenaires et autres chasseurs de primes sur ses traces dans toutes les villes du royaume, et donc sur tous les chemins. Son avis de recherche avait dû être renouvelé récemment pour que des gardes royaux la retrouvent après tant de cycles.
Ça n’expliquait pourtant pas pourquoi elle n’avait vu que deux gardes royaux. Elle étudia la possibilité qu’ils ne fassent que remettre à jour son avis de recherche dans toutes les villes, et ils l’avaient retrouvée par chance. Les gardes de Cilyrca l’auraient alors capturée à son arrivée, mais il était aussi possible que les gardes royaux aient prévu de passer par là à leur retour. Ce qui semblait plus probable avec l’annonce du garde à Aldur qu’elle avait pu entendre, donc où qu’elle aille, la nouvelle qu’elle avait été vue allait aller plus vite que son cheval.
Le roi ne cherchait même pas à la capturer, seulement la tuer, c’est pourquoi il préférait faire appel à des mercenaires plutôt qu’à des soldats afin d’éviter trop de dépenses militaires. C’était un moyen de montrer à Ylith la force de sa rancune, mais qu’elle n’avait quand même pas assez de dignité à ses yeux pour qu’elle soit jugée. La tuer comme un chien et piquer sa tête sur les murs de sa ville semblaient être les objectifs du roi, une humiliation somme toute banale pour une criminelle ennemie d’un roi à moitié fou.
La forêt la plus proche qu’Ylith put voir se situait au nord-ouest, mais il lui restait une longue distance à découvert à traverser avant d’y arriver. Elle l’entama avant de se dire que c’était peut-être trop tôt. Elle jeta un regard en arrière une fois à découvert des collines, elle vit un groupe d’hommes descendre la première colline, elle utilisa son sens pour les observer. Ils étaient une demi-douzaine, principalement des mercenaires et les deux gardes royaux. Leurs chevaux n’étaient plus les mêmes, ils semblaient mieux taillés pour la course et le groupe s’était déchargé de tout objet ou provision inutiles. Ils cherchaient à la rattraper le plus vite possible.
Elle pouvait compter sur la Vue, mais aussi l’Ouïe apprise auprès d’Erron pour semer le trouble parmi leurs rangs s’ils se rapprochaient trop. Il lui avait appris à penser assez fort pour faire entendre ses pensées à quelqu’un qui ne possédait pas l’Ouïe. Il avait découvert bien avant leur rencontre que plusieurs Sens pouvaient se révéler chez une même personne. Mais c’était rare qu’une personne ait plus de deux Sens. Ylith n’avait qu’une Ouïe peu développée en plus de sa Vue.
Utiliser l’Ouïe n’était pas de tout repos et elle se doutait qu’elle n’allait gagner qu’un peu de temps en plus étant donné que son Sens était limité. Mais il valait mieux garder la surprise pour un éventuel combat. La garde royale avait dû être mise au courant de son énergision, mais pas de ses Sens. Elle avait tout de même cet avantage. Quant à l’énergision, elle lui prendrait trop d’énergie en barrant la route avec des racines pendant qu’elle s’éloignait au galop de celles-ci. Elle pensa à créer une rivière sur la route, mais elle en revenait au même point, et une plaque de glace n’aurait fait que se briser sous les sabots ennemis. Un feu s’éteindrait trop vite vu la vitesse à laquelle elle s’en éloignerait et le vent ne pourrait que lui servir à dévier les flèches si ses poursuivants se rapprochaient trop. Mais elle ne pouvait pas le maintenir en s’éloignant ni modifier le courant d’air autour d’elle alors qu’elle se déplaçait à cheval sous peine de se vider de ses forces.
Si elle restait fixe, elle pouvait les empêcher de passer, mais elle perdrait trop de temps près de la route et des mercenaires pourraient arriver d’un autre côté. Le seul moyen qui lui restait pour venir à bout de ses poursuivants était de faire une embuscade avec ses pouvoirs dans la forêt, mais pour peu qu’ils soient au courant pour son énergision, ils pourraient adopter une stratégie adéquate.
Une fois dans la forêt elle allait devoir s’arrêter pour les piéger, mais ils pouvaient très certainement l’entourer avant de se montrer. Elle fit le pari qu’ils iraient directement à elle, c’était sa seule chance, auquel cas elle devrait se vider de son énergie pour se défendre et donc s’exposer à la merci d’autres mercenaires à sa recherche. Six ennemis c’était beaucoup pour une première fois, elle espérait plus que tout au monde de ne pas avoir à tuer. Mais elle savait qu’elle risquait de mourir si elle ne le faisait pas.
La fuite allait être difficile.

Ylith 29/08/2017 08h59

Chapitre 6



Ylith descendit de son cheval. Elle savait qu’elle n’avait pas le temps d’utiliser l’énergision pour faire d’importantes modifications à son environnement. Les gardes n’étaient plus très loin. Elle s’enfonça dans les bois et descendit d’Alto avant de le lâcher. Elle lui claqua l’arrière-train sans trop de force afin de lui faire comprendre qu’il devait s’éloigner. Elle réfléchit à la manière dont elle devait s’y prendre pour les combats à venir. Il fallait qu’elle trouve un endroit où les arbres étaient assez éloignés les uns des autres pour qu’elle puisse utiliser ses lames, mais pas trop non plus pour éviter aux archers d’avoir le champ totalement libre. Elle marcha en faisant pousser des arbustes sur son sillage afin de forcer ses poursuivants à mettre pied à terre jusqu’à trouver l’endroit opportun.
Il ne lui avait suffi que d’un court moment. Elle s’arrêta alors et se concentra, son énergision ne lui permettait pas de voir les ennemis arriver à longue distance sans perdre de temps. Elle pouvait essayer la Vue, mais les arbres lui bouchaient le champ de vision, elle allait avoir mal aux yeux avant de voir nettement ses ennemis. Elle savait que quoi qu’il pût arriver, les ennemis n’allaient pas perdre un instant et qu’ils étaient sur le point d’arriver.
Elle condensa l’eau contenue dans l’air et les plantes aux alentours pour l’insérer dans le sol afin de créer une zone de boue tout autour d’elle. Elle cherchait à empêcher les ennemis d’être stables, cela permettait aussi d’entendre les pas des archers qui risquaient de se mettre dans son dos ou sur ses côtés. Elle entendit des brindilles craquer, des feuilles mortes écrasées à toute allure s’approcher. Le moment était venu, elle utilisa sa Vue pour qu’aucun détail du combat à venir ne lui échappe.
Le premier homme vint vers elle en courant, hache en l’air prête à frapper, il glissa sur la boue avant de s’empaler sur le sabre d’Ylith avec un hoquet d’étonnement. Elle se débarrassa aussitôt de son corps sur le côté pour empêcher qu’on l’assaille sur la droite.
Le deuxième homme ne fit pas la même erreur et contrôla sa glissade pour pouvoir porter un coup d’estoc à Ylith avec son épée, le poids de l’homme porté sur ce coup empêchait la jeune femme de parer correctement sans se blesser, elle dut esquiver en faisant un bond de côté et en profita pour saisir son ennemi par l’épaule pour le pousser de toutes ses forces. L’homme tomba à terre alors qu’un troisième surgit de sa gauche, il s’arrêta bien avant d’être à portée de ses lames. Ylith planta son sabre dans le dos de l’homme à terre et se redressa en regardant son nouvel assaillant dans les yeux puis se mit en garde.
Il se rapprocha avec méfiance alors qu’un quatrième, un des gardes royaux arrivait du même côté. Le premier se mit face à elle alors que le second planta les talons au sol pour ne pas glisser, Ylith les jaugea tandis qu’elle entendit deux personnes plus loin reculer derrière elle. Ils devaient se mettre en position pour tirer. Elle créa un feu d’une quinzaine de pieds de large dans son dos pour boucher la vue des archers alors qu’elle attaqua le mercenaire avec son sabre et para un coup de hache du garde en direction de sa tête. Ce combat était décidément loin d’être gagné, elle cria aussi fort qu’elle le put dans l’esprit des quatre ennemis restants :
— Ne la tuez pas !
Les hommes face à elle marquèrent un temps d’arrêt, la ruse avait fonctionné, les archers n’allaient peut-être pas tirer tout de suite. Elle en profita pour porter un coup au bras d’épée du mercenaire qui essaya tant bien que mal d’esquiver. Son sabre était rentré assez profondément pour l’empêcher d’utiliser ce bras. Pendant que l’homme chutait, Ylith para avec sa lame courte un coup à la taille que le garde venait de lui asséner. Mais elle avait trop profité de sa ruse pour ne se focaliser que sur le mercenaire. Le coup avait réussi à pénétrer sa chair. Pas assez pour être une blessure mortelle ou invalidante, mais assez pour lui faire baisser sa garde.
L’homme à terre cria aux archers de tirer, les flammes derrière la jeune femme avaient vacillé, mais son esprit avait réussi à rester concentré dessus, ils allaient tirer à l’aveuglette. Une flèche fusa près d’elle et une seconde se ficha dans l’épaule du garde. Elle en profita pour saisir son sabre à deux mains afin de porter un coup de toutes ses forces qui sépara la tête du tronc de l’homme.
Elle ramassa son autre lame aussi vite qu’elle le put, le mercenaire s’était relevé et avait pris son arme de l’autre main.
— Tu n’es pas la seule à savoir manier des deux mains haha !
Cette erreur d’analyse aurait pu lui coûter si son Sens ne lui avait pas permis de voir du coin de l’œil l’homme se relever. Elle avait préparé sa parade et lui enfonça son glaive entre les côtes de son ennemi. Le mouvement lui émit un lancement au niveau de sa blessure, elle lâcha ses armes sous la douleur. Elle n’avait pas le temps de songer à sa blessure, une flèche frôla son visage, lui laissant une petite coupure à la joue et faisant tomber des cheveux sur son passage.
Elle n’avait pas le temps de réfléchir à la suite, alors elle se baissa et éteignit les flammes. Il manquait une flèche à la précédente salve, elle vit une trentaine de pieds plus loin un archer encocher une nouvelle flèche. C’était un mercenaire, l’autre était caché quelque part. Elle vit le branchage d’un arbre sur sa droite bouger alors qu’elle se mit à plat ventre pour éviter une nouvelle flèche. Elle avait trouvé le second archer, il devait être en position. Elle roula sur le flanc, se prenant une nouvelle décharge de douleur à cause de sa blessure et créa un feu au pied de l’arbre abritant le garde. Celui-ci tira une flèche dans sa direction, elle atteignit sa cuisse. La flèche n’était pas enfoncée profondément, seule la moitié de la tête avait pénétré la chair, car elle avait d’abord dû couper la lamelle de cuir à laquelle était attaché le fourreau du glaive d’Ylith.
La jeune femme arracha la flèche alors qu’une autre siffla au-dessus d’elle. Elle regarda en direction du garde et le vit qui cherchait un moyen de descendre. Quant au mercenaire, il encochait une nouvelle flèche. Elle créa un vent puissant détournant la nouvelle flèche pour se laisser le temps de réagir pendant que l’archer tentait de la cibler en prenant en compte la direction et la force du souffle.
Elle commençait à être à court d’énergie et il lui restait deux ennemis, elle était obligée de les attaquer un par un. Mais en un court laps temps, elle pouvait les surprendre. Elle fit se glacer l’eau contenue dans la terre sous l’arbre en feu alors que le garde cherchait désespérément à sauter. Elle créa dans un même temps des ronces s’accrochant aux jambes de l’autre homme afin de le déstabiliser. Celui-ci tenta de reculer, mais tomba en lâchant un cri de surprise, lâchant sa flèche qui partit dans le feuillage derrière Ylith. Il avait visiblement été trop concentré sur sa cible.
Le garde avait sauté de sa branche et était tombé en glissant sur la boue glacée alors que la jeune femme s’approchait de lui. Elle jeta un rapide coup d’œil au mercenaire, les ronces avaient cloué ses jambes et ses bras au sol, elle fit s’évaporer toute l’eau et la glace de la terre et fonça sur le garde en train de se relever. Celui-ci dégaina une dague pour dévier le coup vertical qu’Ylith lui porta avec son sabre. La ruse avait fonctionné, elle se jeta en avant, sa courte lame tendue vers la gorge de son ennemi qui la regardait, impuissant, le bras tendu pour l’atteindre de sa dague. Elle avait eu l’avantage de l’allonge. Celui-ci ne la toucha pas, et dans un gargouillis, il mourut.
Plus qu’un ennemi à terrasser et c’en était fini. Le mercenaire attaché au sol se débattait pour sortir des ronces. Ylith s’approcha de lui et ne lui laissa pas le temps de dire un mot, elle lui enfonça son sabre dans le cœur. À bout de forces, elle tomba à genoux, ce n’était pas le moment…
Dans une dernière inspiration, elle éteignit les flammes qui s’étaient étendues autour d’elle. Un gouffre de fatigue l’aspira hors de son corps.

***

Elle sentit quelqu’un lui toucher le bras et tout à coup elle revint à la surface. Ylith tenta de se relever précipitamment, effrayée. Alto poussait son bras avec son museau. Elle avait eu plus de peur que de mal. Elle se sentait vidée de toute énergie et trop fatiguée pour se relever de suite. Elle regarda aux alentours, usant de son sens pour voir si quelqu’un venait. Personne. Bien, elle pouvait se détendre, il faisait encore jour, peu de temps avait dû passer depuis le carnage.
Elle avait tué des hommes de sang-froid. Un spasme la prit et Ylith dégurgita son repas, comment avait-elle fait pour mette fin à leurs jours sans broncher ? La facilité avec laquelle ses lames étaient entrées dans la chair, le dernier soupir des corps se relâchant, c’était un horrible cauchemar. Elle aurait pu mieux faire pour éviter de les tuer. Aucune idée de comment elle aurait dû s’y prendre pour les épargner, mais elle était convaincue qu’elle aurait pu continuer sa route sans avoir à les tuer.
Tout un lot d’émotions déferla alors en elle, allant de la peur d’être rattrapée à l’immense tristesse à l’idée qu’Erron soit mort sans qu’elle ait pu être avec lui lors de sa fin. Il était mort lui aussi, le vieil homme agile et robuste, elle n’avait pas eu le temps de réellement s’en rendre compte jusque-là. Des larmes coulèrent le long de ses joues, elle était une nouvelle fois seule.
Son instinct de survie se montra plus fort que ses sentiments, car elle sécha aussitôt ses larmes, se libéra de toute émotion et rampa vers Alto. Elle put se lever pour prendre ses fontes et ses sacs de provisions. Aldur lui avait mis de la késia, au cas où elle aurait à utiliser ses pouvoirs. Elle en prit une poignée, soit un quart de la portion qu’il lui avait préparée. Elle la mit de côté et chercha de quoi se soigner avant de l’ingérer. Elle trouva une bouteille d’alcool, quelques tissus pour faire office de bandages et de quoi se recoudre. À l’intérieur du nécessaire de soins elle trouva une fiole avec marqué dessus Antidote. Décidément, Ellana et lui avaient pensé à tout. Elle les remercia à haute voix si jamais ils pouvaient l’entendre.
Après s’être adossée à un arbre, elle nettoya sa plaie due à la flèche du garde royal avec un soupir sous la douleur de l’alcool sur la chair à vif, puis elle s’administra un peu d’antidote. Elle n’était pas sûre d’avoir été empoisonnée, sa blessure à la taille la lançait trop pour sentir de la douleur autre part, mais dans le doute elle préférait ne pas prendre de risque. Elle prit toute la ration de késia d’une seule traite. Il lui fallait de l’énergie pour ne pas s’évanouir en s’occupant de sa seconde blessure ou en se recousant.
Elle sentit son corps assimiler rapidement l’énergie contenue dans la plante violette, les bienfaits semblaient parcourir toutes ses veines pour atteindre ses extrémités et y rester pour lui picoter la peau. La sensation allait durer une bonne heure. Cette plante composée de longues feuilles pointues et violettes avait un effet quasi instantané, mais en contrepartie on perdait petit à petit les sensations de son corps pendant la digestion. C’est pourquoi elle devait faire vite avant de ne plus pouvoir tenir debout au vu de la quantité qu’elle venait d’ingérer.
Elle versa de l’alcool sur sa blessure avec un cri de douleur, elle prit aussitôt le fil et l’aiguille disposés à côté d’elle est se cousit en gémissant. L’avantage de la késia était qu’elle sentait la douleur partir de sa plaie alors qu’elle finissait de la refermer. Mais elle sentait aussi de moins en moins ses doigts, finissant de fermer la plaie avec difficulté. Elle se mit un bandage faisant le tour de la taille et elle referma ensuite le trou de la flèche sur sa cuisse tant bien que mal. Elle rangea tout le matériel dans les sacoches et les rattacha sur sa selle ainsi que ses fontes. Elle récupéra ses lames et eut un dernier regard sur les cadavres avant de monter en selle.
Engourdie par la késia, Ylith s’étala sur sa monture. Alto continua tout de même à avancer au travers de la forêt malgré sa cavalière, prisonnière de son corps. Le flot d’émotions revint en elle et brisa tous les barrages qu’elle avait montés jusque-là. Meurtrie dans sa chair et dans son être, elle voulut se laisser mourir plutôt que de subir toute cette douleur une seconde de plus. Des larmes coulèrent à flots sur ses joues alors qu’elle s’endormit de nouveau sous la fatigue.

***

Lors de son réveil, il faisait nuit. La késia lui avait redonné assez d’énergie, lui permettant de ne pas dormir trop longtemps. Par contre, ses réserves allaient vite s’amenuiser à ce rythme. La quantité d’énergie hors du commun qu’elle possédait demandait plus de késia qu’un énergiseur normal. Cela impliquait en outre qu’elle subisse un engourdissement plus intense de son corps.
Ylith comptait marcher vers le nord tout en récoltant l’herbe violette. Elle allait gagner un peu de distance par rapport aux vagues de mercenaires en provenance de l’est qui risquaient de s’être mis sur sa trace. Les gardes avaient dû partir avec les premiers mercenaires qu’ils avaient trouvés pour la poursuivre, mais d’autres avaient dû se rassembler par la suite. Ils étaient sûrement tombés sur le carnage qu’elle avait causé et allaient voir ses traces aller vers l’ouest. En allant vers le nord elle pouvait les semer s’ils s’arrêtaient ou s’ils continuaient vers l’ouest de nuit en pensant la rattraper.
Ylith descendit de son cheval et dut s’appuyer sur lui pour ne pas tomber. Il fallait aussi que son corps récupère, elle comptait manger après s’être assez déportée vers le nord. Elle leva les yeux au ciel et vit quelques étoiles au travers du feuillage dont l’Estrale, l’étoile des femmes, brillant d’une lueur violette. C’était une des quatre étoiles utilisées pour guider les voyageurs en indiquant l’est entre l’été et l’hiver. Alto avait bien compris que le danger venait de l’est et il était naturellement parti à l’opposé quand elle s’était endormie. Ylith s’en réjouit, elle avait l’avantage sur ses poursuivants.
Elle s’arrêta le temps de se repérer sur sa carte. Elle la déroula et créa une flamme au bout de son index pour avoir suffisamment de lumière afin de pouvoir la lire. Cilyrca se trouvait dans la partie est de Meridion, située un peu vers le nord. À une journée à cheval de la ville vers l’ouest se trouvait Castali, une ville fortifiée bien plus grande que Cilyrca. Beaucoup de mercenaires risquaient de s’y rendre, balayant une large zone autour de la route reliant les deux villes. Elle devait être à mi-chemin, mais plus au nord, dans la forêt. Celle-ci s’étendait le long de la route et couvrait une petite zone vers le nord avant de s’arrêter près de Bourglain, qui semblait être une ville paisible, sans fortifications ni soldats, un point important d’échange et de commerce pour les artisans et les cultivateurs de la région. Le type d’endroits où il n’y avait pas, ou presque pas de problèmes à part quelques bagarres de taverne de temps en temps.
C’était la destination idéale pour récupérer de ses blessures et trouver un convoi marchand avec qui passer incognito pour rallier l’ouest. Mais elle devait trouver un moyen d’y entrer sans se faire remarquer et sans que l’on ne puisse la reconnaître.
Elle rangea sa carte et reprit sa route vers le nord. Elle utilisa l’énergision pour repérer la késia, qui brillait d’une lueur violette parmi le bleu de l’herbe et des arbres. Cette plante était facile à trouver, elle poussait généralement en forêt à l’ombre des arbres et se répandait comme du chiendent. Son goût aigre-doux servait dans beaucoup de plats meridioniens, mais en faible quantité pour ne pas cacher les autres goûts ni trop déranger par ses effets secondaires.
Lorsqu’elle en eut cueilli suffisamment, la nuit avait bien avancé. Ylith s’arrêta dans une clairière pour laisser Alto paître et se reposer. Une petite rivière coulait non loin de là, elle en profita pour remplir ses gourdes et nettoyer ses vêtements du sang avant de recoudre les entailles. Elle revint près de ses affaires, le cheval avait été dessellé et toutes ses provisions ainsi que son matériel étaient alignés au centre de la clairière pour pouvoir plus facilement faire le compte de ce qu’elle possédait.
Elle avait assez de nourriture pour cinq jours de voyage, plus que ce qu’il lui fallait pour arriver à Bourglain, elle se permit alors de prendre une grosse portion pour son repas. De la viande séchée et des légumes à faire bouillir accompagnés d’un bol et d’un petit récipient pour chauffer l’eau constituaient tout ce qu’elle possédait pour ses repas à venir. Cela lui semblait plus que suffisant, quitte à manger la même chose pour plusieurs repas. Elle pouvait tout conserver assez longtemps pour se permettre des repas plus frugaux sur son chemin si elle décidait d’acheter d’autres mets à Bourglain.
Sa seule richesse était une cinquantaine d’écus, elle allait éviter de chanter dans les tavernes, car son avis de recherche mentionnait peut-être que c’était là sa profession. Elle allait devoir trouver un autre moyen de se faire de l’argent. Elle n’avait pas de vêtements de rechange, seulement une couverture et un drap de sol pour se reposer. Enfin, il lui restait ses deux lames, accompagnées de leur fourreau, d’une pierre à aiguiser de bonne facture fournie par Aldur, une autre qu’elle s’était fournie avec son ancien sabre qu’elle jeta au loin pour ne pas s’encombrer et la sangle de cuir pour attacher son glaive. Le sabre avait une accroche pour se fixer sur sa ceinture sans la gêner tandis que la sangle du glaive était cassée, elle devait le coincer sous sa ceinture et elle risquait d’être rapidement gênée. Il fallait qu’elle se rachète une sangle.
Elle s’attacha les cheveux en queue de cheval et sortit son glaive pour tout couper d’un coup, ainsi coiffée, elle allait être plus difficile à reconnaître. Elle pouvait même passer pour une guerrière vendant ses services à un quelconque marchand prenant la route. Au vu de son physique de bretteuse, c’était le meilleur rôle qu’elle pouvait jouer, elle devait par contre s’acheter des vêtements plus appropriés à une guerrière. Elle espérait seulement trouver rapidement un marchand à escorter, un convoi aurait été idéal pour mieux se fondre au sein de celui-ci, mais elle n’était pas certaine d’en trouver à Bourglain. Elle s’en remettait à sa bonne fortune.

***

Elle se leva aux premières lueurs du jour et rejoignit la route à l’est de Bourglain à toute allure. Les mercenaires à sa poursuite dans la forêt avaient dû se rendre compte qu’elle avait changé de direction en rencontrant d’autres groupes venant de Castali. Elle tomba sur une caravane marchande devant elle et remonta à son niveau au trot puis héla le conducteur. Un homme deux fois plus âgé qu’elle se retourna, tendu :
— Que voulez-vous ?
— Je cherche à rallier la capitale en passant par Bourglain, seriez-vous intéressé par une compagnie armée ?
— Toi, toute seule ? Ha, laisse-moi rire, même à Bourglain je pourrais trouver des fermiers plus costauds et effrayants que toi. Par contre si tu es prête à me rendre quelques services…
Le rouge monta aux joues de la jeune femme qui ne sut que dire. Elle partit au galop pour s’éloigner le plus possible de cet individu. Il était hors de question d’utiliser sa féminité contre de l’argent, pas même avec un noble fortuné, alors un marchand crasseux c’était pire que de perdre toute dignité.
Encore énervée de sa rencontre avec le marchand, elle arriva à Bourglain peu avant la mi-journée. La ville était très animée tandis que le soleil n’était pas encore haut dans le ciel. Il n’y avait aucun soldat, seuls des vendeurs derrière des étals et des passants peuplaient la ville. Tenant fermement les rênes d’Alto, Ylith vogua dans la ville à l’écoute afin de trouver le moindre convoi partant pour la capitale.
Elle en profita pour dépenser presque toute sa fortune, une vingtaine d’écus dans des vêtements sombres et proches du corps, tout comme les guerriers. Cela mettait en valeur sa musculature gagnée avec tous ses entraînements et lui permettait de ne pas gêner ses mouvements. Elle acheta une cape légère pour dissimuler ses armes, seuls les gardes et les mercenaires sans foi ni loi arboraient leurs armes au vu et au su de tous en ville. Il ne fallait pas penser qu’Ylith puisse représenter un danger. Elle voulait vendre des services de garde du corps et non de bandit. La cape lui permettait de montrer qu’elle était professionnelle, elle ne comptait pas tirer sa lame si elle n’y était pas contrainte.
Il lui fallait clairement se démarquer des mercenaires, les potentiels employeurs faisaient bien la différence entre guerriers et mercenaires. Les premiers étaient en général forts de leur expérience en combat même s’ils vendaient leurs services pour la première fois, ils étaient en outre d’un sérieux irréprochable. Ils ne tiraient jamais les armes si ce n’était pas nécessaire et ne s’en servaient que pour répondre en cas d’attaque. Les mercenaires par contre étaient payés moins cher, cependant leur valeur au combat était difficile à jauger, il y avait du bon et surtout du moins bon. Il s’agissait de jeunes en recherche de gloire ou de ceux qui n’étaient faits pour aucun métier. Certains étaient même d’anciens brigands cherchant à avoir une paie sûre plutôt qu’un butin incertain. Mais les mauvaises habitudes ne semblaient pas vraiment se perdre, même avec le temps chez ces personnes-là. Les mercenaires pouvaient se retourner contre leurs employeurs et leur soudoyer de l’argent ou même quitter leur mission en cours de route, s’ils en trouvaient de meilleures ou si elles n’en valaient pas la peine.
Il n’y avait pas de médaillon ni quoi que ce soit qui prouvait qu’un guerrier n’était pas un mercenaire, cependant il y avait un code vestimentaire informel. Il fallait s’habiller avec des habits sombres ou noirs et encadrer son visage avec deux tresses ornées d’anneaux. La posture aussi était importante, il fallait se tenir aussi droit que sa ligne de conduite. Rien n’empêchait un mercenaire d’imiter un guerrier pour trouver du travail, pourtant ils ne semblaient pas chercher à le faire. Il fallait dire qu’un mercenaire se faisant passer pour un guerrier était rapidement confondu et se faisait tuer par d’autres guerriers pour ne pas entacher le métier. Le mensonge n’était pas toléré chez les Meridioniens, surtout lorsqu’il était question de sécurité.
Ylith eut du mal à trouver une lanière pour accrocher son glaive, le commerce autour des produits de guerre n’était pas courant dans cette ville. Mais elle finit par arriver dans une ruelle assez proche de la place principale, un homme vendait quelques objets du quotidien en ferraille ainsi que lames et haches de mauvaise facture. Selon lui, personne n’avait besoin d’une lame de qualité pour dissuader les fauteurs de trouble dans cette région. Elle avait pu lui acheter une sangle toute faite pour un glaive a quatre écus. Elle lui prit aussi une poignée d’anneaux à mettre sur ses les tresses de guerriers qu’elle comptait se faire, pour trois autres écus. Il ne lui en restait que six.
Juste à côté du bâtiment du marchand trouvait une taverne avec des écuries, on y entendait beaucoup de monde. Ylith décida que ce fut l’endroit idéal pour glaner des informations.
En arrivant à l’intérieur des écuries un palefrenier de son âge se montra :
— Bonjour ! Bienvenue dans les écuries de la Taverne du voyageur, vous voulez que je m’occupe de votre cheval ?
— Non merci, je vais le faire, montrez-moi un box dans un coin où je peux le mettre et être tranquille pour me changer.
— Suivez-moi.
Le jeune homme se retourna, le rouge aux joues, et l’accompagna au fond des écuries. Après avoir ouvert la porte du box, il prit congé, visiblement gêné par l’idée que la jeune femme se dénude alors qu’il n’était pas loin. Cela arrangea Ylith qui n’avait aucunement envie de se déshabiller devant qui que ce soit.
Alors qu’elle enfilait ses vêtements de guerrière, elle repensa aux avances de l’homme à la caravane et une vague de dégoût l’envahit. Elle avait déjà éprouvé une certaine attirance envers certains hommes à peine plus âgés qu’elle. Mais elle ne s’était jamais penchée sur la nudité et ce que ça impliquait en compagnie de quelqu’un d’autre. Elle avait eu la tête trop remplie avec ses leçons et sa mission pendant ces six derniers cycles pour y songer sérieusement.
Elle dormait souvent avec Erron lorsqu’ils ne pouvaient pas se payer le luxe de deux lits séparés, mais celui-ci n’avait jamais eu de comportement déplacé envers elle et il la laissait toujours se changer avant de la rejoindre dans la chambre. L’homme avait plusieurs fois porté compagnie à des femmes bardes croisées lors de leurs soirées, Ylith avait compris après le premier cycle en sa compagnie ce qu’il faisait avec elles. Étant donné que cela n’avait eu aucune incidence sur leur budget commun et qu’il respectait l’intimité d’Ylith, elle n’y avait jamais trouvé rien à redire.
Elle savait au plus profond d’elle-même qu’un homme et une femme avaient besoin d’assouvir leurs besoins charnels. Elle n’imaginait pas une seconde son mentor forcer une de ses compagnes contre sa volonté, et elle ne l’avait jamais vu aller dans une maison de joie. Erron avait toujours su garder une certaine droiture, même lorsqu’il s’agissait de prendre du bon temps. Loin d’être ignorante, elle savait que tous les hommes n’étaient pas comme lui, elle en avait croisé une multitude lui proposant quelques écus pour une soirée en sa compagnie, mais jamais on n’avait été aussi abrupt avec elle que le paysan croisé plus tôt.
Elle n’avait que seize étés, la plupart des hommes plus âgés qu’elle qui lui portaient trop d’attention la dérangeaient. Elle les trouvait malsains et bien souvent Erron faisait comprendre qu’ils devaient lui montrer plus de respect.
C’était bien connu, les bardes avaient moins de pudeur que les autres, leur vie sexuelle n’appartenait qu’à eux et ils se permettaient bien souvent de prendre des compagnons le temps de quelques jours. Mais en aucun cas, le fait qu’ils ne prennent ni mari ni femme ne faisait d’eux des personnes que l’on pouvait payer pour assouvir ses désirs. Ils avaient bien trop d’estime en eux pour ne pas choisir eux-mêmes leur compagne du soir. Le don de leur corps, qu’ils fussent hommes ou femmes, était considéré plus comme un cadeau ou une faveur que l’on était chanceux d’obtenir.
Mais certains et certaines oubliaient bien souvent ce détail, obnubilés par un corps très convoité et presque hors de portée. C’est pourquoi bien souvent les bardes restaient entre eux, car ils avaient alors l’assurance d’être respectés. Ylith n’avait jamais pris de compagnon, pourtant elle connaissait déjà les ficelles pour ne pas tomber enceinte. Elle était tout à fait consciente de son corps et de son charme physique. Sa poitrine, non pas généreuse était toutefois assez proéminente pour faire tourner les yeux. Son visage aux traits fins et ses cheveux noirs étaient rares dans ces contrées nordiques. Mais elle ne mettait rien de cela en valeur, elle ne ressentait pas l’envie de plaire, ce n’était pas dans sa nature.
Elle mit fin à sa réflexion sur le sujet, elle était vêtue de ses nouveaux vêtements, en dessous desquels elle avait mis un bandage pour tenir ses seins, tout en les plaquant contre son buste afin de ne pas attirer les regards dessus plutôt que sur son physique. Elle espérait que cela fut suffisant, avec ses cheveux courts et ses deux tresses ornées d’anneaux de guerrière, pour avoir l’air d’une bretteuse crédible. Elle sortit du box sans avoir dessellé Alto et demanda au jeune homme à ce que personne n’y entre. Elle lui lança un écu, il l’attrapa en regardant Ylith avec les yeux de quelqu’un ne comprenant pas ce qu’il voyait. Son changement d’accoutrement était sans aucun doute la source du désarroi du jeune homme. Il lui accorda un « naturellement » tout en allant dans un box vide à proximité pour y remettre de la paille.
Elle se dirigea sans perdre de temps dans la taverne. Au vu de son nom, la Taverne du voyageur, elle risquait d’y rencontrer des marchands locaux cherchant de l’aide pour leur voyage, mais aussi des mercenaires ou hommes d’armes proposant leurs services. Tout du moins, c’était la seule taverne qu’elle avait croisée et en plus avec un nom faisant allusion au voyage. Il s’agissait à la fois du lieu où elle avait le plus de chances de trouver un moyen de partir pour l’ouest sans paraître louche, mais aussi du seul endroit de la ville où elle risquait de rencontrer des mercenaires connaissant son visage.
En ouvrant la porte elle vit une salle bondée, il y avait une dizaine de mercenaires plus six guerriers en armure de cuir autour des tables près de l’entrée. Devant le comptoir, cinq tables étaient occupées par des personnes vêtues de chemises vertes, sûrement des marchands vu leur accoutrement. Le reste de la salle était rempli de voyageurs et paysans en tout genre. Personne n’avait prêté attention à elle, alors elle longea le mur de gauche où se situait le tableau des annonces. Elle vit son reflet dans un miroir derrière le comptoir, elle était méconnaissable pour qui l’aurait croisée la veille. Malgré sa taille en dessous de celle d’un homme de son âge, elle avait l’air robuste pour une femme, et masculine par-dessus tout. C’était une bonne chose, la peur de ne pas être prise au sérieux passa en second plan, elle devait se trouver un nom aux consonances guerrières.
Elle arriva devant le tableau et y vit trois annonces. La première concernait un groupe de trois marchands ayant besoin d’un garde du corps pour aller à Gréblanc, une ville plus au nord. La route représentait deux jours au pas de cheval, ils ne cherchaient qu’un guerrier, une simple assurance dans une région somme toute calme pour cinquante écus. La seconde concernait un voyage pour la capitale, deux marchands s’associant pour le voyage cherchaient un garde du corps chacun. Ils ne vendaient que des fruits rouges pour la fin de l’été, denrée rare à cette période du cycle dans la capitale. Leur marchandise ne valait pas assez pour les bandits de grands chemins, mais ils préféraient sans aucun doute avoir des bras pour dissuader afin de voyager sans encombre. Ils payaient cent cinquante écus, les cinquante premiers offerts dès le départ.
Ylith se dit que l’annonce était faite pour elle, elle comptait se rendre près de la capitale et un tel convoi n’attirerait pas l’attention sur elle. D’autant plus que pour un garde du corps elle n’était ni trop dissuasive ni trop faible à première vue. C’était ce qu’il fallait à ces marchands, car des gardes du corps trop dissuasifs pourraient donner l’impression qu’ils avaient des marchandises importantes à protéger. Ylith voulut tout de même lire la dernière annonce pour s’assurer de ne pas passer à côté d’une occasion en or.
Cette troisième annonce était faite par un regroupement de cinq marchands vendant des denrées en tout genre comme des fruits exotiques, de la soie ou des bijoux de valeur. Le convoi avait besoin de cinq guerriers, la somme n’était pas indiquée. Elle allait sûrement devoir négocier durant le départ et à la fin du trajet sur une plus-value en fonction des dangers rencontrés. Comme sur toutes les annonces il était indiqué qu’ils partaient en début d’après-midi. Il n’y avait aucun avis de recherche sur le tableau et si les mercenaires étaient ici depuis quelque temps ils ne risquaient pas de lui poser problème.
Un des marchands arracha devant elle la seconde affiche, réduisant le meilleur espoir de la jeune femme à néant. Ils avaient trouvé leurs deux gardes du corps, Ylith devait tenter alors sa chance avec le convoi.
L’affiche mentionnait un certain Sato Miruko à qui s’adresser, le nom avait l’air d’appartenir à un Elinois. Elle chercha des yeux parmi les marchands un homme typé comme les habitants du continent voisin, les cheveux lisses et foncés, les traits tirés. Elle le trouva qui discutait en riant avec un de ses comparses sur une table de trois. Elle s’approcha du groupe, se racla la gorge et prit une voix aussi grave que possible sans que l’on puisse deviner qu’elle se forçait :
— Je recherche un certain Sato Miruko, est-ce vous ? dit-elle en regardant le destinataire de sa question.
— Effectivement, vous vous adressez à la bonne personne. À qui ai-je l’honneur ?
Il parlait parfaitement l’Aldori malgré un léger accent. Il la regardait droit dans les yeux alors qu’elle lui répondit du tac au tac :
— Aeris Tranchebrume, j’ai cru comprendre que vous cherchiez des gardes du corps pour votre convoi.
— En effet, il nous manque une personne, mais voyez-vous, un homme serait plus à même de remplir cette tâche. Votre accoutrement et votre carrure indiquent bien que vous n’êtes pas nouvelle dans le domaine, mais un tas de muscles fera bien plus de dégâts en cas d’attaque. Vous ne portez même pas d’armure pour couronner le tout. Si c’est pour vous faire tuer dès qu’on sort de la ville, on n’ira pas loin.
Les autres marchands à sa table ainsi que les deux de la table voisine éclatèrent de rire. Ylith ne voulait pas créer d’esclandre, elle ne voulait pas se faire remarquer, mais les autres clients avaient baissé le ton en entendant les éclats de rire. Elle se doutait que des regards étaient posés sur elle. Elle devait réagir comme une guerrière humiliée tout en faisant preuve d’intelligence pour ne pas devoir sortir son arme. Alors qu’elle mit en évidence son sabre pour que l’Elinois y prête attention, elle lui répondit en prenant un ton sérieux :
— Amenez-moi un de vos hommes, un tas de muscles ne vaut pas ma rapidité ni ma précision, des hommes comme ça j’en ai tué. Ils se croyaient plus forts que moi, mais leurs muscles et leur hache ne leur ont servi à rien quand je leur ai coupé les bras.
Son regard changea, il devint plus sérieux. Il avait vu le sabre et comprit le message.
— Un guerrier est reconnu par sa vivacité et sa réactivité chez les Elinois et vous semblez partager cette opinion. Je vous ai jugée bien vite en pensant que tous les guerriers d’ici n’étaient que des brutes sans cervelle. Il vous manque cependant de la délicatesse, mais je jurerais que vos services sont d’une qualité telle qu’il est rare de voir des gens comme vous par ici. Attendez-nous à l’entrée ouest de la ville, nous saurons vous récompenser à la hauteur de vos talents si vous êtes toujours partante. Préparez vos affaires le temps que l’on finisse notre repas.
— J’y serais.
Les autres marchands le regardèrent dubitatifs, il leur promit qu’ils n’avaient pas à s’inquiéter et qu’elle allait certainement leur offrir de meilleurs services que quiconque dans Bourglain. Un groupe de trois mercenaires s’était levé lorsque le marchand avait vanté son style de combat, les autres étaient revenus à leurs chopes de bière en oubliant ce qui venait de se dire. Certains des guerriers, trop fiers pour réagir de façon disproportionnée lui jetèrent un regard noir disant qu’elle ferait bien de quitter la taverne rapidement.
Elle ne se fit pas prier, elle se dirigea rapidement vers les écuries et monta sur Alto, le jeune palefrenier n’avait pas eu le temps de lui dire un mot, hébété. Lorsqu’elle sortit des écuries, elle vit les trois mercenaires désormais à l’extérieur de la taverne la toiser. Ils préparaient un mauvais coup, elle espérait qu’ils n’allaient pas la suivre.
Elle s’arrêta près du lieu de rendez-vous, elle avait oublié de racheter de quoi se soigner. Il lui restait bien assez d’alcool pour nettoyer de futures plaies, mais elle n’avait plus de bandages ni de compresses. Elle paya le tout avec ses cinq derniers écus, après moult négociations. Il ne lui restait plus rien d’autre, elle devait essayer de négocier une partie de la paie à l’avance avec les marchands pour acheter des vivres dans la prochaine ville sur leur route. Elle était fin prête, elle se mit à manger un bout de viande séchée avec quelques légumes crus le temps que le convoi arrive.
Elle le vit arriver un peu plus loin lorsqu’elle entendit un homme l’appeler :
— Hé toi, Tranchepluie ou je-ne-sais-quoi, j’aimerais bien voir tes… talents que cet étranger avait l’air d’apprécier.
Elle s’était retournée vers l’homme, lui et ses deux compagnons rirent à gorge déployée. Il s’agissait des trois mercenaires de la taverne, ils étaient certainement venus prouver leur force, car ils avaient dû se sentir humiliés par les dires du marchand Sato à son sujet. Ce dernier avait eu raison à leur compte en parlant de brutes, les trois types étaient costauds, ils avaient dû se faire refouler par leur manque de cervelle et de professionnalisme, ils n’en avaient pas après la prime qui courait sur sa tête.
C’était déjà ça, mais si elle devait croiser le fer avec eux on allait parler du combat à une contre trois dans les alentours si jamais elle ne mourait pas. Le moindre mercenaire ou garde mis au courant d’une bretteuse à deux lames, dont un sabre elinois, ferait le lien avec le combat qu’elle avait fait la veille dans la forêt. Ce genre de massacre risquait de faire parler d’elle encore plus vite que son avis de recherche, il allait attiser moult histoires sur sa barbarie et sa puissance et les mercenaires risquaient de se battre pour pouvoir la tuer afin de se faire un nom.
L’un d’eux dégaina sa hache d’armes à deux mains et s’approcha d’elle, les deux autres allaient finalement se contenter d’observer. Tant mieux. L’homme prépara son coup, il allait partir de sa gauche et effectuer un coup horizontal au niveau de la tête. Un vrai rustre, il allait frapper de toutes ses forces. Ylith pouvait esquiver et fondre sur lui le temps qu’il prépare son prochain coup sans trop forcer sur sa blessure.
L’homme fit exactement ce qu’elle pensait, elle eut le temps de se baisser pour esquiver le coup. Elle bondit en avant tout en dégainant son glaive et le lui planta dans l’épaule, l’homme commençait son prochain coup, mais fut paralysé sous la douleur, il lâcha son arme. Les deux autres, habitués à tant de violence réagirent aussitôt. L’un prit son bouclier et sa hache, l’autre son épée à deux mains et ils fondirent sur elle avec un cri rauque.
Elle n’avait pas le choix, elle devait sortir son sabre. L’homme au bouclier était en armure de fer, pas question d’abîmer son sabre dessus. Sa lame était trop précieuse pour Ylith, elle voulait l’user le moins possible, car elle n’allait probablement pas en trouver d’autres de bonne facture avant longtemps. Alors elle allait l’utiliser sur l’autre. Elle changea de posture, pliant davantage les genoux pour baisser son centre d’équilibre, reculant le pied gauche derrière le droit afin de se mettre de profil et attendit les coups. Les deux frappèrent quasi simultanément, la jeune femme utilisa le plat de son sabre pour dévier le coup d’épée face à elle et son glaive pour parer la hache du second sur sa gauche. Elle gémit de douleur sous la force des coups qui s’était répercutée sur sa hanche, mais elle avait pu tenir bon malgré sa blessure qui la faisait souffrir. Elle avança sa jambe gauche, et se baissa, tout en portant un coup à la jambe de l’homme à l’épée avec son sabre. Sa blessure à la taille la lança une nouvelle fois, elle avait dû se rouvrir, elle allait devoir changer ses bandages dans la soirée. Celui au bouclier avait préparé son coup de hache, mais avait raté Ylith avec son bouclier lorsqu’elle s’était baissée. Elle pivota sur ses talons dans la continuité de son mouvement alors que le mercenaire à l’épée tombait au sol et utilisa la force du mouvement pour balayer les jambes du second mercenaire avec la sienne, le faisant tomber.
C’étaient vraiment des brutes sans cervelle, même sans sa Vue elle avait pu voir les défauts dans leur équilibre et leurs mouvements. Elle se releva et mit la pointe de son sabre au-dessus de la gorge du mercenaire au bouclier pendant que le premier des trois se relevait. Elle s’exclama haut et fort pour s’assurer que tout le monde puisse bien l’entendre :
— Je ne veux pas de combat, je vous ai prouvé ma force, alors laissez-moi tranquille. J’aurais pu vous tuer, mais enlever des vies pour si peu ce n’est qu’à la portée de brutes telles que vous.
Le mercenaire à la hache d’armes déposa son arme à terre et courut loin d’Ylith. Elle rengaina ses lames alors que les deux autres le suivirent. La jeune femme leva les yeux vers la foule amassée autour d’elle et vit de la stupeur et de l’amusement dans leurs regards. Les gens de Bourglain étaient de paisibles paysans, ils n’avaient pas l’habitude que du sang soit versé sur la place marchande et d’un autre côté ils allaient être débarrassés de ces énergumènes.
Puis on l’applaudit, Sato Miruko frappait dans ses mains en annonçant :
— Bien, mes confrères n’étaient pas certains de mon jugement envers vous, ils avaient émis quelques réserves à vous engager, mais je crois qu’après cette démonstration ils n’ont plus d’objections à vous employer.
La foule se dispersa sur les hochements de tête des quatre autres marchands, tout revint à la normale pour les passants. Les cinq marchands étaient arrivés avec quatre guerriers.


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